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SIONISMES/ANTISIONISMES (CITES, N°47-48/2011)

Yves Charles Zarka, Joseph Cohen, Collectif,
PUF

sionismes-antisionismesSujet polémique que la Revue Cités se propose dans ce numéro de nous expliciter sous tous les angles et avec tous les points de vues. Une confrontation des arguments des uns et des autres à la place du conflit intellectuel. Une guerre des mots et des idées.

EXTRAITS

Yves Charles Zarka, extrait de l’éditorial « La nouvelle question sioniste » :
« Transformer un conflit intellectuel ouvert et violent en une considération des arguments de part et d’autre, donc passer de la guerre des mots à l’examen des arguments, tel est l’enjeu de la présente livraison de Cités. Son objectif est de permettre à chaque lecteur d’y voir un peu plus clair.
Et puis, qui sait… une fois que les uns auront commencé à parler aux autres…
Tant il est vrai que tout commence par les idées, la réalité suit à plus ou moins long terme… »

Le sionisme et ses tragiques contradictions. Amal Jamal :
« Pour commencer, j’envisage la construction de l’idéologie sioniste comme une vision du monde imbue de sa supériorité et condescendante envers les natifs de Palestine. Je passe ensuite à la dimension expansionniste, en réfléchissant sur le concept de « Lebensraum » incarné dans les politiques sionistes du territoire, de la planification et des zones. Je considère les caractères d’exclusion de l’idéologie et de la pratique sionistes, en fonction desquelles les Arabes palestiniens, même membres de « l’État juif » ne peuvent être ni moralement ni politiquement égaux. Pour finir, je démontre que la caractéristique d’exclusion est renforcée par l’hégémonie politique, qu’elle est liée aux caractéristiques ethno-républicaines incarnées dans la pensée et la pratique sionistes, et qu’elle ne laisse aucune place aux valeurs humanistes universelles et aux droits de l’homme incarnés dans le républicanisme civique … »

Le sionisme, enfant de l’Europe des Lumières. Georges Bensoussan :
« Israël né de la Shoah, l’idée est communément répandue. Le Yishouv (Foyer national juif avant la proclamation de l’État d’Israël) a pourtant failli mourir du nazisme. Loin de « créer » l’État ex nihilo par on ne sait quel assaut subit d’une compassion venue d’Europe, la Shoah a mis en péril l’existence de l’État juif en anéantissant ses principales réserves démographiques [...] Le lien de causalité supposé entre le sionisme, la naissance d’Israël et la Shoah est d’abord le fantasme des nébuleuses négationnistes pour lesquelles l’État d’Israël est né du “mensonge des 6 millions de victimes”, base du “complot juif mondial” comme l’indiquaient dès 1903 les Protocoles des Sages de Sion repris par la rhétorique antisioniste des nazis en 1942. Les racines de l’antisionisme sont aujourd’hui oubliées, elles plongent dans l’extrême droite, la réaction catholique et l’antisémitisme nazi … »

Yves Charles Zarka, directeur de la revue Cités :
« La question du sionisme est une des plus controversées aujourd’hui. La controverse se développe à plusieurs étages : religieux et politique, mais aussi moral et social, et encore historique et théologique. En outre, le sionisme n’est pas un objet stable, ce que l’on entend sous ce terme a varié depuis la fin du XIXe siècle où il fut inventé.
Mais il est toujours suivi comme son ombre par un adversaire tenace qui se modifie comme lui : l’antisionisme. Sionisme et antisionisme vont de pair, le second se reconfigure en fonction du premier, et inversement.
Comment expliquer la vigueur des positions pro et contra aujourd’hui ? Si le sionisme historique a accompli sa mission : donner un État au peuple juif dans sa terre ancestrale, après 2000 ans d’exil, il ne devrait plus relever que d’une question historique. Or, ce n’est pas du tout le cas. La controverse est aujourd’hui de plus en plus vive, comme si la question sioniste relevait d’un enjeu nouveau décisif… »

SOMMAIRE

Editorial
• Yves Charles Zarka, La nouvelle question sioniste

Dossier coordonné par Yves Charles Zarka et Joseph Cohen
• Yves Charles Zarka, Présentation

Chronologie
• Denis Charbit, Chronologie du sionisme et de l’État d’Israël
Définition
• Avraham B. Yehoshua et Yves Charles Zarka, Dialogue sur le sionisme ou le sens de l’Etat des Juifs
Engagements
• Ilan Greilsammer, Le sionisme, entre idéal et réalité
• Elhanan Yakira, Le sionisme comme anti-antisionisme
• Adi Ophir et Ariella Azoulay, Sionisme : l’État d’Israël et son régime politique
• Amal Jamal, Le sionisme et ses tragiques contradictions
Positions
• Denis Charbit, Le sionisme : idéologie de gauche ou de droite ?
• Georges Bensoussan, Le sionisme, un enfant de l’Europe des Lumières
• Alexander Yakobson, Sionisme : un mouvement national ?
Une forme de colonialisme ?
• Moshe Zuckermann, Sionisme : histoire et structures actuelles
Réceptions
• Bruno Chaouat, L’affect sioniste
• Antoine Guggenheim, Point de vue d’un catholique sur le sionisme
• Christian Godin, L’antisionisme obsessionnel : le cas Roger Garaudy
Grand texte inédit
• Theodor Herzl, Sur la constitution d’Israël
• Présentation d’Otto Pfersmann, L’énigme constitutionnelle d’Israël et la politique constitutionnelle de Theodor Herzl

Philosophe, professeur à la Sorbonne, Université Paris Descartes, chaire de philosophie politique, Yves Charles Zarka dirige l’équipe de recherche PHILÉPOL (Philsophie, épistémologie et politique). Il dirige également la revue Cités (PUF). Il est notamment l’auteur de Quel avenir pour Israël ? en collab.avec Shlomo Ben Ami et al., (PUF, 2001, 2e édition en poche « Pluriel », 2002) ; Difficile Tolérance (PUF, 2004) ; Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (PUF, 2005) ; il a publié en 2010 La destitution des intellectuels (PUF) et Repenser la démocratie (Armand Colin).

Enseignant-chercheur à l’University College de Dublin, Joseph Cohen a publié deux ouvrages consacrés à Hegel, intitulés Le spectre juif de Hegel (Galilée, 2005) et Le sacrifice de Hegel (Galilée, 2007). Il a également publié un ouvrage sur Emmanuel Levinas intitulé Alternances de la métaphysique. Essais sur E. Levinas (Galilée, 2009).

Eva Segura est secrétaire littéraire de la revue Cités et doctorante en philosophie
politique.

Format : Broché
Parution : 12 octobre 2011
ISBN : 978-2-13-058705-7
EAN : 9782130587057
Nb. de pages : 372 p.
Dimensions : 17,7cm x 24,1cm x 1,6cm

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ROBERT ALDRICH, VIOLENCE ET REDEMPTION

William Bourton
Presses Universitaires de France

robert-aldrichEn quatrième vitesse, Vera Cruz, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, Les Douze Salopards, Tour à tour salués pour leur audace et contestés pour leur violence, les films de Robert Aldrich ont marqué leur époque.

Mais au-delà de sa manière unique de dire les choses et de donner à voir, Aldrich s’est révélé un moraliste intègre, qui sut interroger l’homme dans son rapport à autrui comme à lui-même, doublé d’un cinéaste engagé qui, de l’intérieur même du système hollywoodien, mit en débat quelques-unes des valeurs les mieux accrochées de l’American way of life.

William Bourton, journaliste et essayiste, auteur, aux PUF, d’une étude remarquée sur le western, nous livre une passionnante étude critique sur Aldrich, qui peut également se lire comme une réflexion sur l’engagement, dès lors que son œuvre témoigne philosophiquement de son époque.

TABLE DES MATIERES

Introduction

I. Un héritier rebelle
II. Premières armes (The Big Leaguer - World for Ramson)
III. En quatrième vitesse (Apache, Vera Cruz - Kiss Me Deadly - The Big Knife - Autumn Leaves - Attack ! - The Garment Jungle)
IV. Réfugié culturel (Ten Seconds to Hell - The Angry Hills - The Last Sunset - Sodom and Gomorrah)
V. Eclaircies (What ever Happened to Baby Jane? - 4 For Texas - Hush… Hush, Sweet Charlotte - Flight of the Phoenix - The Dirty Dozen - The Legend of Lylah Clare)
VI. The Aldrich Studios (The Killing of Sister George - The Greatest Mother of’em all - Too Late the Hero - The Grissom Gang)
VII. La fin des illusions (Ulzana’s Raid - Emperor of the North - The Longest Yard - Hustle)
VIII. Crépuscule (Twilight’s Last Gleaming - The Choirboys - The Frisco Kid - … All the Marbles)

Epilogue

Filmographie
Bibliographie selective

Né en 1964, William Bourton est journaliste et essayiste, auteur aux PUF d’une étude remarquée sur le western, nous livre un passionnant essai sur un réalisateur trop peu étudié qui peut également se lire comme une réflexion sur l’engagement, dès lors que l’œuvre d’Aldrich témoigne philosophiquement de son époque. Il est actuellement responsable du service Opinions/Débats et critique « essais » » au quotidien Le Soir (Bruxelles). Il a déjà publié aux PUF Le Western. Une histoire parallèle des États-Unis (2008).

Format : Broché
Paru le : 14/05/2011
Nb. de pages : 199 pages
Dimensions : 13,6cm x 20cm x 1,6cm
ISBN : 978-2-13-058320-2
EAN : 9782130583202

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LA DEUXIEME FATIHA. L’ISLAM ET LA PENSEE DES DROITS DE L’HOMME.

Yadh Ben Achour
Presses Universitaires de France

la-deuxieme-fatihaLe Mot de l’éditeur :  « Comme toutes les autres religions, l’islam doit prendre conscience d’un fait capital : pour survivre dignement dans le monde moderne, il doit se justifier, d’un point de vue universel. Seul ce point de vue rend une idée ou une proposition acceptable par tous, en tant que moralement supérieure ».

Ali ’ibn ’Abî Tâlib, le quatrième Calife, aurait affirmé dans l’un de ses discours que ce ne sont pas les adeptes, fussent-ils majoritaires, qui justifient le droit, mais ce dernier qui donne aux adeptes leur légitimité, fussent-ils minoritaires. L’idée fut reprise par Ghazâlî, le théologien et philosophe musulman en ces termes, en ces termes : « Qui sonde le droit à travers ses partisans sombre dans l’erreur. Sache le droit, tu connaîtras ses hommes ». Cette démarche peut-elle permettre à l’islam de s’approprier une philosophie des droits de l’homme digne des temps modernes ?

Yadh Ben Achour est professeur en droit public et philosophie du droit (Université de Carthage), chercheur en idées politiques de l’islam, membre de l’Institut de droit international.

UN REGARD SUR L’OUVRAGE :

« 25 – Dieu sait mieux que quiconque ce qui est dans vos cœurs, et si vous êtes bienfaisants. Il pardonne aux repentants.
26 – Donne au proche son dû, et à l’indigent et à l’étranger. Mais ne sois pas prodigue.
30 – Dieu ouvre les voies de la fortune selon ce qui lui plaît. De ses créatures, Il voit tout. Il sait.
33 – Vous ne tuerez point, la vie est sacrée sauf pour la cause du droit. (…)
35 – Si vous mesurez, mesurez justement et pesez avec une balance droite. Ceci est juste et meilleure compréhension.
37 – Ne marche pas sur terre avec suffisance, tu ne pourras jamais fendre la terre et tu n’atteindras pas la hauteur des montagnes. »

« Ces versets 23 à 37 de la sourate Al-’isrâ (sourate des Fils d’Israël) ont la force de ceux de la première sourate du Coran intitulée Fâtiha, ouverture obligatoire de toutes les prières musulmanes. En raison de leur importance, je me permets de les regrouper sous le nom de « Deuxième Fâtiha » : par la majesté de son inspiration, cette section du Livre sacré a en effet le privilège de guider croyants et non-croyants vers une éthique universellement acceptable, potentiellement inspiratrice d’un droit moderne.

Nos fatwas pakistanaises, saoudiennes, égyptiennes ou européennes ne font que susciter la moquerie du monde et le mépris des nations non musulmanes. Leur inspiration est trahison, parce qu’elles condamnent l’islam à n’être plus qu’une religion de parade et d’accoutrements, dans laquelle le signe tient lieu de foi. On ne peut aimer l’islam et accepter un tel abrutissement. Il faut relire les quatorze commandements de cette sourate entrante du Coran pour diriger la pensée musulmane vers un renouveau radical : vers la démocratie, la liberté et l’État de droit. »
(Y. B. A.)

LA CRITIQUE DE MALEK KHADHRAOUI |
22.07.2011

« Un essai essentiel pour comprendre l’esprit des révolutions démocratiques arabes, par l’un des tout premiers juristes du Maghreb, acteur de la reconstruction politique tunisienne.
Comme toutes les autres religions, l’islam doit prendre conscience d’un fait capital : pour survivre dans le monde moderne, il doit se justifier d’un point de vue universel. Seul ce point de vue rend une idée ou une proposition acceptable par tous, en tant que moralement supérieure. L’auteur s’interroge sur une conception moderne des droits de l’homme existant dans l’islam ».

EXTRAIT

Libérer la liberté
Une victoire toujours annoncée, une défaite toujours recommencée. Ce malaise dans la liberté est aussi lointain que l’origine de l’homme. Pour une raison simple : la liberté, il la faut, pour aller de l’avant, pour penser, avant tout, pour espérer, pour défier les forces naturelles ou sociales qui nous enchaînent, pour progresser, dans le domaine de la pensée, de la science, de l’action morale et politique, en un mot pour améliorer la condition humaine.
La difficulté, c’est que l’homme est plutôt enfanté par ses servitudes. La liberté, dans son ampleur maximale, en tant qu’elle signifie l’absence de contraintes, supposerait un être inconditionné, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’homme. En ce sens, l’histoire de la liberté est donc l’histoire d’une impossibilité, et aucune réflexion, aucune philosophie sérieuse n’a jamais prétendu attaquer le problème de la liberté sous cet angle. Elle se heurterait fatalement aux deux facteurs qui enchaînent l’homme en tant que créature.
Le premier est constitué par la chaîne du temps. Si je peux supposer être maître de mon temps présent, sachant que ce temps présent dépend d’un passé qui le conditionne par nécessité, et que ce passé que je ne peux plus gouverner a définitivement échappé à ma maîtrise, je dois en conclure que je ne peux être maître de moi-même et de mon destin.
Le deuxième est constitué par la chaîne de la nature, elle-même déterminée par la chaîne du temps. L’homme constitue un élément de cette nature. Il est, comme on l’a dit, poussière et retournera à la poussière. Naître, vivre, périr constituent les lois immuables de notre espèce, parce qu’elles sont les lois de la nature. Quelle liberté, pour des êtres qui ne peuvent rien espérer de plus que de perpétuellement donner la vie à des condamnés et qui ne cessent de recommencer, toujours recommencer, sans choix possible, le cycle infernal de la vie et de la mort ?
Pour certains penseurs, c’est pour répondre à l’inacceptabilité primordiale de l’humain que ce dernier a inventé la liberté céleste. Cette liberté absolue qui lui a été refusée, l’homme, au cours de sa longue existence, n’a fait que la penser en transférant ses conditions vers le ciel, par un acte d’abandon qui « le pose inéluctablement comme sujet du désir », désir de l’absent, de Dieu et de l’origine innommable(1). C’est au nom de cette liberté qu’une partie de l’humanité, celle du Dieu unique, a compris sa propre existence. La liberté a été posée comme un statut absolument inaccessible qui explique et justifie la condition même de l’humain.
Ce qui est certain, c’est que la religion pense la liberté au-delà du monde. Mais, en procédant ainsi, l’homme a préparé les mécanismes de sa dépendance. Par la suite, le progrès de la science, ainsi que celui de la philosophie, qui l’accompagne, a rendu caduque et inacceptable cette dépendance. La modernité a consisté, précisément, à reconquérir la liberté perdue, dans les limites plus ou moins étroites permises par la condition même de l’homme.
Comment la pensée religieuse a-t-elle théorisé la liberté en dehors du monde ? Comment sur le socle de cette liberté céleste s’est édifiée l’organisation de notre dépendance ? Enfin, comment est-il possible de reconquérir une part de cette liberté, pour la remettre au service de l’humain ?

Penser la liberté, au-delà du monde
Pour admettre le concept même de la liberté, pour le rendre possible, il a fallu ignorer et détruire ce qui le rend impossible dans l’expérience humaine. L’impermanence, le dépérissement, la finitude, sont devenus absolu, éternité et infinité. Un être en dehors du monde a ainsi été placé également en dehors du temps. Pour lui, il n’y a pas d’après, pas d’avant. Il n’est pas engendré. Il n’a pas de fin. Il est souverain – d’une souveraineté absolue. Il est l’intelligence première, à l’origine des intelligences inférieures des anges, des génies et des êtres humains. À ce titre, il devient l’ordonnateur de l’harmonie universelle.
Car, sinon, comment « tout cela » tiendrait-il, sans l’intervention divine, sa volonté, sa grâce, son action, y compris la présence du mal dans l’existence ? Le mal a embarrassé la pensée religieuse. Elle a alors répondu : les actes de Dieu ne sont pas justiciables des catégories de la morale humaine. Ce n’est pas l’affaire de Dieu de plaire aux hommes et de s’adapter à leurs valeurs ou à leur représentations. Il revient à l’homme, exclusivement, de se justifier, par ses œuvres, auprès de Dieu.
Dieu, par conséquent, est libre. Il est la seule liberté concevable. C’est cette liberté qui rend tout le reste possible (2). Mais alors plus de libre arbitre pour l’homme. Avec l’idée de Dieu, il devient en effet inconséquent de croire au libre arbitre inconditionnel, comme l’ont cru les pélagiens ou les mutazilites.
Saint Augustin, qui croyait au libre arbitre de la volonté(3) de choisir entre la passion du mal et la raison du bien, avait reproché à Pélage d’avoir prétendu : « Tous sont régis par leur volonté propre, et chacun est abandonné à son propre désir. »(4) En conséquence, Pélage, sans nier évidemment le rôle de la grâce, faisait prévaloir le libre arbitre. À ce titre, les pélagiens enseignaient que le péché originel ne se transmettait pas aux enfants. Célétius, disciple de Pélage, affirmait : « Le péché ne peut être qu’un délit de notre volonté et non pas de notre nature. » (5). Partant de l’idée que l’homme est doué de raison, et donc de discernement, les pélagiens en ont déduit une faculté humaine qui consiste en la possibilité de choisir entre des contraires, comme le bien et le mal. Cette même raison qui permet à l’homme d’accéder à la connaissance de Dieu et à sa justice devient ainsi la source de sa liberté, y compris la liberté de violer la loi divine (6). La liberté règle les rapports entre les hommes, mais également entre l’homme et Dieu, ce qui exclut la contrainte du péché originel.
Pour les mutazilites, qui réagissent au déterminisme fataliste des jabrites, la liberté procède à la fois de la justice de Dieu et de la raison humaine. La raison devient la source du libre arbitre, c’est-à- dire, comme chez les pélagiens, de la possibilité de choisir entre des contraires. Sans cette liberté, Dieu serait injuste et le Jugement dernier serait absurde. Or, Dieu s’est obligé à être juste. La rationalité de Dieu ainsi que sa justice rendent nécessaire la liberté de l’homme.
Les mutazilites furent combattus et vaincus par les asharites. Ces derniers prétendirent adopter une thèse moyenne entre le déterminisme et le libre arbitre, par leur théorie du kasb. D’après cette théorie, l’homme n’est pas l’auteur de ses actes. Ces derniers sont créés par Dieu, l’homme ne fait que les endosser. Mais Averroès, en véritable philosophe, démasquera les faiblesses de la théorie asharite, qui n’était à ses yeux qu’un déterminisme masqué. Mais il montrera également les contradictions de la théorie mutazilite du libre arbitre, philosophiquement intenable, pour les raisons que nous avons indiquées précédemment. Le temps et la nature, régis par le principe de causalité, disqualifient en effet l’idée d’une liberté humaine.

1- Olfa Youssef, Le Coran au risque de la psychanalyse, Paris, Albin Michel, coll. « L’islam des Lumières », 2007, p. 185 et 186.
2- En posant ces fondements, la philosophie religieuse tombe dans une contradiction indépassable. En effet, pour pouvoir être au-dessus du temps, sans avant ni après, une liberté absolue suppose une immobilité absolue, sans mouvement, sans manifestation, sans communication, sans action. Or, par le fait même de la création, en particulier celle des êtres vivants, par le fait de sa communication avec les anges, avec le diable ou avec les hommes, par la réunification dernière de l’homme et de Dieu, Dieu tombe, en définitive, dans le piège du temps. Il s’inscrit lui-même dans l’avant et dans l’après, il se conditionne lui-même, ce qui limite sa souveraineté et contredit la thèse de départ d’un Dieu libre et absolument souverain, en dehors du temps.
3 -Comme cela ressort des trois livres de son Traité du libre arbitre (Oeuvres complètes de saint Augustin, t. III, Bar-le-Duc, L. Guérin & Cie, 1869), p. 322. Et comme cela ressort encore plus clairement de son livre De la grâce et du libre arbitre (OEuvres complètes, t. XVI, Barle-Duc, L. Guérin & Cie, 1871), p. 268.
4- Dans sa « Lettre à Aurèle, évêque de Carthage », in « Les actes du procès de Pélage », OEuvres complètes de saint Augustin…, tome XV, op. cit., p. 565.
5 -M. Poujoulat, Histoire de saint Augustin, t. III, Paris, J. Labitte, 1845, p. 2.
6- Michel Meslin, article « Pélagianisme », Encyclopædia Universalis.

TABLE DES MATIERES

Avant-propos

Introduction
Les droits modernes
L’islam et la pensée des droits de l’homme
« Sache le droit, tu connaîtras ses hommes »
La norme universellement acceptable
La deuxième Fâtiha

Chapitre premier. — Le cri de la justice et la logique de l’indignation
Le sens du droit précède sa science
L’esprit de justice et ses porteurs
Les trois « vérités-droits »
Du jaillissement de l’esprit de justice
La loi de Hume, ou quand la norme est dans la chose

Chapitre II. — L’homme, « cet animal qui… »
Le corps et sa souffrance
L’islam et l’animal
La question du sacrifice
La preuve autoréférentielle

Chapitre III. — De l’esprit de justice à l’état de droit
Un certain droit
Croyant et citoyen
Un certain État
Les pesanteurs de l’histoire et les ruses de la tyrannie

Chapitre IV. — Les figures de l’homme
L’animal culturel
Imago Dei
Les droits de l’être-homme
Les droits fondamentaux entre les principes et les législations
« Vivre au moindre mal possible »

Chapitre V. — Libérer la liberté
Penser la liberté, au-delà du monde
L’organisation de la dépendance
La meilleure liberté possible

Chapitre VI. — Les trois défis de la dépendance
Défi de l’historicisme
Défi du naturalisme
Défi du culturalisme

Chapitre VII. — L’arc référentiel
Droits de l’homme et droits de Dieu
La parole incréée de Dieu
La parole inspirée
La question cruciale de la législation des droits
Le syndrome de Buridan

Chapitre VIII. — Du concordisme et de ses limites
Droits de l’homme et « révélationnisme »
L’inenvisageable brisure de l’arc
Les cas Jamâl al-Banna et Mohamad Talbi

Chapitre IX. — La lettre et l’esprit
La lettre de la loi et le mouvement de la vie
Protagonistes, enjeux, relecture
Les Maqâçid a-Shari‘a
La liberté de conscience

Chapitre X. — La loi de Dieu et la purification des sociétés impies
La destruction de la société impie (Jâhiliyya)
« Nos droits et libertés nous viennent de Dieu… »
‘Abdelqâdir ‘Ûda et la meilleure loi pénale possible
Égalité, liberté, démocratie islamiques

Conclusion
Les salafistes et « les autres »
Les batailles de la liberté

Yadh Ben Achour est professeur en droit public et philosophie du droit, spécialiste des idées politiques de l’islam, membre de l’Institut de droit international. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et en particulier, dans la même collection, d’Aux fondements de l’orthodoxie sunnite (PUF, « proche Orient », 2008/Tunis, CERES Éditions, 2009). Au lendemain de la Révolution du jasmin, il a été nommé président de la Commission de réforme politique de la Tunisie.

Date de parution : 11/05/2011
Nb de pages : 208 p.
ISBN : 978-2-13-059092-7

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