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LES ALLEES DU POUVOIR

Marie-Laure Delorme
Seuil

les-allees-du-pouvoirDerrière ce titre se cache un récit critique. Si les énarques n’existaient pas, il faudrait surtout ne pas les inventer. Un cycle se termine ?

PRESENTATION

Les choses étaient alors claires. On faisait, au sortir de la guerre, l’ENA pour servir la collectivité. Mais, aujourd’hui, qu’en est-il ? Neuf énarques ont accepté de parler de leurs enfances, de leurs admirations et détestations, de leurs réussites et de leurs échecs, de leurs ambitions, de leur vision de la France. Tous ont fait l’ENA entre 1987 et 1999. S’ils se sont ignorés dans les couloirs de l’École Nationale d’Administration, ils vont se croiser dans les allées du pouvoir. Ils appartiennent au monde des médias (Matthieu Pigasse, Denis Olivennes, Laurent Solly), des affaires (Nicolas Bazire), de la politique (Jean-François Copé), du service public (Sophie Boissard, Martin Hirsch). Ils sont passés en majorité dans le privé. Certains d’entre eux sont connus du grand public, d’autres ne le sont pas. Ils ont tous connu une réussite sociale fulgurante, mais est-ce que cela leur suffit ?
« Qu’est-ce qu’on va laisser comme trace ? », s’interroge Alexandre Bompard (PDG de la Fnac à 39 ans). Car si l’on peut parler à leur propos de réussites individuelles, comme le souligne Emmanuel Hoog (Président de l’AFP), on ne peut plus guère parler de réussite collective. Mais, que veulent-ils ? Encore plus d’argent, de notoriété, de pouvoir ? Pas si simple. L’ENA, qualifiée d’ « école du pouvoir », leur a heureusement apporté une certaine mauvaise conscience.
Ils veulent aussi leur propre estime. Ils savent qu’elle passe par le service de la collectivité.

EXTRAIT

La plus belle promotion de l’histoire de l’ENA fut celle de 1947, la première de toutes, baptisée « France combattante » : une promotion de quatre-vingt-six jeunes résistants brillants et bravaches, cerclant leur dextérité intellectuelle de principes moraux. On y trouve Simon Nora, Yves Guéna, Jacques Duhamel, Alain Peyrefitte ou Jean Serisé. On savait, au sortir de la guerre, pourquoi on faisait l’ENA. Tout était à rêver puis à créer. Sabre au clair et sens de l’histoire. On voulait travailler pour la collectivité et mettre sa rage de réussir au service de quelque chose de plus grand que son intérêt personnel. Une société à rebâtir, un Etat fort, un amour de la France. L’ENA représentait la voie royale pour des jeunes gens ambitieux, volonté d’acier et tête bien faite, portés par des idéaux sincères. « Les hauts fonctionnaires ont été, durant les Trente Glorieuses (1947-1973), en position de démiurges puisque La France était à réinventer » (Marc Lambron, promotion 1985). Mais, aujourd’hui ? Un Etat contesté de toutes parts, une société en crise, une mondialisation sans frein. L’ENA, concurrencée par des cursus internationaux, a perdu de sa superbe.
Nombre d’excellents élèves, dont Alain Juppé est un prototype, ont longtemps mis en avant leur parcours scolaire. L’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, fils d’agriculteurs né à Mont-de-Marsan (Landes) en 1945, a été premier prix de grec et latin au concours général des lycées, normalien, agrégé de lettres classiques, élève à Science Po, énarque (promotion 1972). Les diplômes représentaient alors une source de fierté légitime. On appartenait à l’élite républicaine. Le mérite scolaire justifiait l’ascension sociale. Mais, aujourd’hui ? Les choses, de ce point de vue-là, ont aussi changé. « On n’ose plus dire qu’on a fait l’ENA », remarque Alain Juppé. Le ministre Laurent Wauquiez, major de l’ENA (promotion 2001) et de l’agrégation d’histoire, ancien élève de la rue d’Ulm, n’aime pas, en effet, qu’on lui rappelle ses diplômes. L’ENA reste le symbole français, fantasmé ou non, de l’élite de l’élite. Il ne faut surtout pas passer pour arrogant, ne surtout pas appartenir à l’élite méritocratique dans une société où seule l’élite médiatique fait envie, ne surtout pas sembler coupé du peuple. Il y a inversion des valeurs. « Le cancre a du génie » (Régis Debray). La France est à l’image de Nicolas Sarkozy. Elle n’aime pas l’ENA.
Les énarques ont peu à peu intégré le mal que l’on pensait d’eux. Il est souvent de bon ton d’afficher, comme Laurent Fabius (promotion 1973) ou Jacques Attali (promotion 1970), un souverain mépris envers l’ENA. L’un préfère se dire normalien, l’autre polytechnicien. Louis Schweitzer (promotion 1970), PDG du groupe automobile Renault entre 1992 et 2005, a pu le constater à plusieurs reprises. « On n’a pas envie d’être assimilé à un groupe jugé peu sympathique par l’opinion publique. » Les normaliens et les polytechniciens ont toujours eu l’intelligence ou l’opportunisme de préférer leur première école à leur seconde. Louis Schweitzer se souvient du polytechnicien et énarque Valéry Giscard d’Estaing lui disant, lors de leur première rencontre : « Vous n’êtes qu’inspecteur des finances ! » Les gens vraiment bien étaient avant tout des polytechniciens comme lui. C’est donc aussi parmi les énarques qu’on trouve les plus sévères contempteurs de l’Ecole et cela ressemble parfois à un « snobisme de vengeance » (Marc Lambron) pour avoir souffert entre les fourches caudines de l’ENA. On humilie l’ENA parce qu’on a été humilié à l’ENA. L’école reste un sujet de débat politique, mais pas un sujet de fracture politique. Les critiques fusent de tous les camps.

delorme-marie-laureL’AUTEUR

Marie-Laure Delorme
, née en 1968 à Paris, est chef de la rubrique Lire du JDD. Elle a reçu le prix Hennessy de la critique littéraire (1999) et le Prix Louis Hachette du journalisme (2006). Les Allées du pouvoir est son premier livre.

Parution : 22 septembre 2011
Nb de pages : 280 p.
ISBN : 978-2021001211
Prix : 20,30 €

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