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PARLE-LEUR DE BATAILLES, DE ROIS ET D’ELEPHANTS

Mathias Enard
Actes Sud

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants traite bien de Michel-Ange, de son supposé séjour à Constantinople, en 1506, alors qu’il fuit le pape Jules II  pour lequel il dessinait le plan d’un tombeau – le tout, sans avoir touché un sou. Las, le célèbre sculpteur de David répond à la proposition du sultan Bajazet  de venir construire un pont qui enjamberait la Corne d’Or.

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Mais ce n’est pas pour découvrir les rives du Bosphore que l’artiste s’engage : flatté de passer après Leonard de Vinci, dont le projet fut refusé, c’est l’appât du gain et de la célébrité mondiale qui le jette dans le dédale des rues de Constantinople.

Mathias Enard dresse le portrait d’un homme vaniteux, orgueilleux, colérique, névrosé, solitaire, manquant cruellement d’assurance : « “c’est peut-être dans la frustration qu’on peut trouver l’énergie de son art” » nous dit-il. Il préfère gratter la couche de vernis surplombant la légende pour mettre le doigt sur l’humanité de l’artiste plutôt que de combler d’éloges un être supposé supérieur. Ses problèmes d’argent, ses sautes d’humeur, ses angoisses, sa peur maladive du complot, ses pannes d’inspiration, sa propre condition d’homme sont autant de palettes avec lesquelles Mathias Enard compose des chapitres, qui constituent autant de voies de passage entre l’homme et l’artiste.

Tout le projet d’Enard tient peut-être dans cette phrase: «” le sculpteur sans égal, futur peintre de génie et immense architecte n’est plus qu’un corps, tordu par la peur et la nausée” ». Michel-Ange dans sa condition humaine, avant tout.

Enard nous confirme, à la fin de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (mais on l’avait quand même bien deviné) que le roman n’est pas précisément un récit historique. Il s’est pourtant appuyé autant qu’il le pouvait sur des vérités : ainsi, il traduit des lettres, reproduit des dessins, s’appuie sur la biographie de Michel-Ange par Ascanio Condivi, mais c’est ainsi, « “pour le reste, on n’en sait rien” ». A partir de là, Mathias Enard peut nous emmener là où bon lui semble, la fiction peut s’emparer des faits dans les règles de l’art.

Alors, l’auteur livre Michel-Ange aux assauts de l’amour, qui le laissent de marbre. Les affres du désir. Avec une écriture et un style sensuels, Mathias Enard donne vie à un être androgyne, à un poète transi d’amour pour le sculpteur, qui sont l’occasion de multiplier les points de vue, de raconter d’autres histoires, à propos de batailles, de rois et d’éléphants, qui comptent parmi les passages les plus lyriques du livre, les plus jouissifs, de ceux qui laisseront un souvenir impérissable: « “Je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, leur peur dans l’amour ; au vide, ils répondent en construisant des châteaux et des temples. Ils s’accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards ; chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui la partage” ».

Même les descriptions de cette ville aux saveurs colorées qu’est Constantinople sont emplies de lyrisme, d’une force poétique : « “la Corne d’Or se perd dans des méandres de brume obscure, et, à l’est, le Bosphore dessine une barrière grise dominée par les épaules sombres de Sainte-Sophie, gardienne du fossé qui les sépare de l’Asie” ».

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants interroge les limites de l’artiste face à son œuvre, le processus de création, et en profite pour revisiter un mythe. Assurément, un roman de la rentrée à ne pas manquer. Puisse Mathias Enard nous parler encore longtemps d’autres batailles, d’autres rois et d’autres éléphants.

REVUE DE PRESSE /
La critique de Stéphane Bernard et Delphine Gorréguès
pour Zone (17 août 2010) :

« Dans ce livre, Mathias Enard nous parle de batailles : celles que mène Michel-Ange pour créer, face à la matière, à l’adversité et aux contingences de la vie, face aux tentations qui pourraient l’en détourner, et face à ces puissants qui sont ses commanditaires. Donc il nous parle aussi de rois : le pape Jules II, brutal et mauvais payeur, que quitte Michel-Ange pour le Grand Turc, qui l’invite à Constantinople construire un pont sur le Bosphore. Et il y aura même un (magnifique) éléphant, rencontré et dessiné par Michel-Ange.
Mathias Enard tient donc la promesse de son titre, tiré d’une phrase fort énigmatique de Kipling et dont on se demande bien, au départ, ce qu’elle fait là. En fin de compte tout y est.
Reprenons. Nous sommes en 1506, Michel-Ange doit réaliser un tombeau pour le pape. Par manque de fonds, il stoppe son projet et en accepte un autre, insolite. Le sultan de Constantinople l’invite dans son royaume afin de construire un pont au-dessus de la corne d’or. Quel défi alléchant ! Là où Léonard de Vinci a échoué, il réussira. Des traces de cet épisode existent, de nombreux autres détails et épisodes de cette aventure sont documentés. Le reste, Mathias Enard l’imagine et nous le fait vivre à travers de très courts chapitres où l’on vit Michel-Ange au travail, notant, dessinant, imaginant. Mais surtout s’imprégnant, vivant cette ville pour être capable de lui imaginer un chef d’oeuvre: « Un pont surgit de la nuit, pétri de la matière de la ville. »
Nous vivons un processus de création à travers les promenades, les dérives, les désirs, la comptabilité minutieuse des marchandises, des épices, la fréquentation des rues, l’envoûtement des danses et la subtilité des poèmes.
Cependant, ne cherchez pas, ce pont n’existe pas et c’est bien là le thème du livre : comment il aurait pu être et pourquoi il n’a pas été. Alors que tout le reste, vécu par Michel-Ange à Constantinople, a forcément existé. Car c’est grâce à cet épisode turc (entre autres) que Michel-Ange, qui n’a alors pas trente ans, va pouvoir encore un demi-siècle continuer à affronter batailles, rois et éléphants en tous genres.
Ce court récit est très limpide, d’une écriture simple et poétique. La poésie joue d’ailleurs un rôle à travers la figure énigmatique d’un poète khosovar passionnément épris de la splendeur de Michel-Ange, par ailleurs décrit par Mathias Enard comme fort peu attirant physiquement. Si on compare cette vie imaginaire à celles brossées par Jean Echenoz dans ses trois derniers romans, on est est frappé par la différence : le regard d’Echenoz est tout en acuité, en justesse du trait, mais aussi plein de distance, parfois d’ironie mordante. Enard, lui, nous brosse un portrait tout en rondeur, englobant tout une ville, tout un environnement humain dans sa description du personnage. Toute une vie, même si elle n’est encore qu’en devenir dans ces moments où il erre « en compagnie des tristes et des coeurs brisés ». »

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,
de Mathias Enard
(Actes Sud)
Pages : 154 p.

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