LE LIVRE DES INCOMPRIS


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d’Irène Gayraud

Éditions Maurice Nadeau

Prix public : 18 €

Un savant fou du Siècle des Lumières brûle d’inventer le livre qui rendra la vue aux aveugles…

Une traductrice mélomane compose les partitions érotiques de ses étreintes… Une paysanne, à la fin du XIXe siècle, adresse en secret ses poèmes aux animaux… Un squatter exalté forge un manifestpour détruire l’uniformité qui envahit la société.

Ce sont là quelques-uns des personnages ardentsqui traversent ces pages, tous incompris de leur temps et peut-être d’eux-mêmes. Au risque de se perdre, ils inventent des marges pour habiter le monde à travers le verbe, les rêves et les livres.

Ces fragments de vie bouleversent l’existence du philosophe qui les découvre, au gré de ses amours et de ses voyages. Le livre des incompris : un hymne saisissant et sensuel aux puissances de l’écriture, de la folie et de la chair.


Entretien avec Irène Gayraud


Questions de Thomas Le Colleter, professeur de littérature en classes préparatoires, à Irène Gayraud :


* Vous avez déjà publié plusieurs recueils de poésie ; la poésie constitue en quelque sorte votre “langue maternelle”. Vous publiez à présent votre premier roman, Le livre des incompris (Éditions Maurice Nadeau) Pourquoi le passage au roman, et qu’estce que le genre permet que ne permet pas la poésie ?

J’ai très longtemps répété à qui voulait l’entendre que je n’écrirais jamais de roman, pensant n’avoir aucune imagination narrative, et me sentant avant tout poète. Cependant, une nuit, j’ai fait un rêve dont j’ai immédiatement compris, au réveil, qu’il s’agissait d’une idée de roman. Cette certitude était si limpide que je n’ai pas eu d’autre choix que d’écrire ce roman, découvrant ainsi avec surprise que je possédais non seulement de l’imagination narrative, mais que l’écriture romanesque était un vrai bonheur. Ce que le roman permet et que la poésie ne permet pas – du moins chez moi –, c’est l’expansion : de la phrase, des idées, des motifs. Dans mon écriture, la poésie est faite de condensation, de densification (c’est le sens même du mot allemand qui désigne la poésie : Dichtung). Il s’agit d’intensifier à l’extrême le mot et le monde dans une forme ramassée, à l’équilibre très subtil, sans cesse au bord de l’effondrement. Le roman, au contraire, permet pour moi un déploiement dans une forme plus vaste, une extension des phrases, un foisonnement très jouissif. Bien que je pèse également chaque mot lors de l’écriture du roman, la densification qui caractérise mon écriture poétique est moins présente : c’est une sorte de libération, un élan plus expansif, presque comme si je suivais les personnages là où ils ont envie d’aller. Là où l’écriture poétique peut être pour moi difficile, quasi douloureuse, celle du roman est souvent jubilatoire.


* A vous lire, on a le sentiment que vous revendiquez du point de vue de l’écriture un style travaillé, un goût de la “belle langue”, dans le sillage de Pierre Michon.  Comment expliquez-vous ce choix, cette façon de vous placer délibérément en dehors d’une filiation qui lorgnerait davantage du côté d’une “écriture blanche”, pour reprendre le mot de Barthes?


Les auteurs qui m’aident à écrire sont en effet ceux que l’on range du côté d’une langue très travaillée : Flaubert, Proust, Marguerite Yourcenar, Julien Gracq, Jacques Abeille, Claude Simon, Pierre Michon en effet, ou encore Pierre Bergounioux, parmi beaucoup d’autres, sans parler des auteurs étrangers. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un choix délibéré, mais d’une forme de nécessité intérieure : mon rapport au monde est assez éloigné de celui qui me semble porté par ce que Barthes a pu appeler « écriture blanche ». Si l’écriture blanche peut parfois me toucher en tant que lectrice, elle induit pour moi, dans l’écriture, une forme de sècheresse, de froideur dans la manière même d’entrer en relation avec le langage et avec le monde, qui ne me correspond pas. Je perçois le monde et la langue de manière très sensuelle, physique, ce qui se traduit par une écriture rythmée, colorée, emplie de reliefs et de nuances. Les termes de « belle langue » me gênent, car je ne pense pas que la beauté entre ici en jeu : il s’agirait plutôt de volupté, de sensualité, en somme d’un rapport charnel à la langue qui dit une possibilité de contact avec le monde, une possibilité du sens par et dans la littérature.

Peut-être ce travail de la langue vient-il aussi du fait que je suis poète : j’ai écrit mon roman en poète, en « écoutant » encore et encore les phrases, sans repousser les images, les leitmotive, le travail rythmique et sonore de la langue.


* Votre roman met en valeur des personnages hétérogènes, issus d’univers historiques très différents. Qu’est-ce que vous a apporté le choix de faire varier les époques et les milieux sociaux ?

En effet, les personnages du roman proviennent de diverses époques et lieux (de la Chine du IIIe siècle avant J-C jusqu’à aujourd’hui en France, en passant le Trecento italien, le XVIe siècle espagnol, ou encore les XVIIIe et XIXe siècles français) et de différents milieux, dans un spectre très large. Cette diversité m’a permis de donner, loin de tout exotisme, un élan narratif au roman grâce aux récits enchâssés, tout en gardant une forme chronologique par la figure du narrateur. Tout comme pour le travail de la langue, j’avais l’envie d’une sorte de foisonnement, le désir d’un roman très romanesque (très loin de l’autofiction), qui « embarque » ses lecteurs dans des voyages temporels et spatiaux multiples. Ces lieux et ces époques sont campés à grands traits, mon roman n’ayant rien d’historique : j’avais envie que le lecteur retrouve quelque chose de ce bonheur de la fiction romanesque, de ce goût des histoires surprenantes que l’on peut avoir au début de notre vie de lecteur, et que l’on perd parfois en grandissant. Je dois dire aussi que les chapitres éloignés par l’époque et le lieu ont été paradoxalement bien plus faciles à écrire que ceux qui se passent en France de nos jours, sans doute car ils possèdent l’aura de ce qui n’est connu que par des récits ou par l’imagination.

* Si les personnages sont hétérogènes, ils ont néanmoins en commun de tous appartenir à une forme de marginalité. Pourquoi mettre en scène des “incompris” - et votre livre en appelle-t-il à une lecture politique ?

Chacun des personnages se situe en effet dans une sorte de marge, soit par la folie, soit par le rejet des conventions sociales, soit par la situation périphérique dans laquelle il se trouve (isolement, absence de pouvoir…). Je n’aurais pas la prétention de dire que ce roman a un but politique, mais il est certain cependant que cette pensée des marges, du décentrement, possède pour moi un sens politique fort, que je n’explicite que peu dans le roman, car je préfère faire incarner cela par des personnages plutôt que de le

formuler. J’espère toutefois qu’il sera perceptible pour les lecteurs. Tous ces « incompris », ces marginaux, ont beau être dépassés par leur projet, vaincus parfois ou même rejetés, ils n’en demeurent pas moins lumineux et superbes dans leur quête, tenant tête à ce qui les écrase, trouvant une forme de plénitude dans les marges qu’ils inventent pour rendre le monde supportable, ou tel que leur folie le rêve. Sur le plan politique, nous gagnerions tant à faire de la place aux rêveurs et aux poètes, à ceux dont le rapport au monde est bien plus profond et intense que celui de ceux qui occupent le « centre » et le pouvoir. Ces derniers sont déjà sur-représentés dans notre société : je préfère représenter les « incompris », leur faire une place, fût-ce entre les pages d’un livre.


* La sexualité et toutes les formes de sensualité jouent un grand rôle dans l’ouvrage. Dites-nous en un peu plus sur l’érotique du roman ?


Tout comme pour le travail de la langue, il y va là de mon rapport au monde, très ancrédans le corps et dans la sensorialité des perceptions. Le roman comporte en effet tout un chapitre consacré à l’érotique du son, chapitre dans lequel la sexualité est très présente.

Mais pour moi, l’érotisme dépasse de beaucoup la sexualité, même si une sexualité sans  érotisme serait infiniment triste : il s’agit d’une forme de rapport désirant au monde, fait d’énergie et d’une grande subtilité sensorielle, d’une grande délicatesse dans l’attention portée aux sens, et au plaisir que ces divers sens procurent à certains moments de la vie. La narrateur du roman va par exemple, au fil des pages, découvrir une forme de rapport érotique au monde, puis le perdre à la suite d’une rupture, puis le retrouver peu à peu, retrouver le désir de sentir, grâce à une rencontre, mais aussi grâce à la simple présence d’objets, d’aliments, de chaleur. La sensualité est pour moi une manière d’ « être au monde » le plus pleinement possible, et la mise en mots de tout cela, comme dans un cercle vertueux, vient intensifier encore la présence au monde, la vie se nourrissant de la littérature et la littérature de la vie. Et je crois que cette sensualité ne vient pas, dans le roman, uniquement de ce qui est raconté, mais également de la façon dont cela est raconté, au cœur d’une recherche de sensualité du style même.


À propos de l’auteur

Née en 1984, Irène Gayraud est écrivaine, poétesse, traductrice et maîtresse de conférences en littérature comparée. La lecture et l’écriture sont pour elle vitales. Elle a publié quatre livres de poésie, dont Voltes et Téphra chez Al Manar. En collaboration avec Christophe Mileschi, elle a traduit les Chants Orphiques et autres poèmes de Dino Campana (Points Poésie).

Elle collabore régulièrement avec des compositeurs de musique contemporaine. Le livre des incompris est son premier roman.

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