AU BOUT DE LA JETÉE OU LES ARCANES DU CORPS


couv-1-dumay-au-boutde CLAIRE DUMAY

Chez L’Atelier de l’agneau

Pour son 5ème livre, Claire Dumay nous donne à lire 27 récits qui abordent les thèmes de l’enfantement, l’enfance, la vieillesse, la solitude, l’attachement au couple, la mort.

Entretien avec Claire Dumay pour Euromedia 7 mai 2019

1. Vous avez une écriture très descriptive, des phrases travaillées, un vocabulaire parfois recherché.

Quels écrivains vous ont influencée ?

Aussi étrange et orgueilleux que cela puisse paraître, je ne me sens pas de filiation particulière avec des auteurs qui m’auraient à proprement parler « influencée ». C’est toujours l’écriture qui s’est avérée première dans la gestion de mes priorités, de mon temps, de ma vie.

J’ai certainement été formée par la lecture, mais à mon insu ; des lectures contraintes, inspirées par l’érudition qu’il fallait acquérir en un temps très limité. Lectures qui m’ont abandonnée, parce que je ne les avais pas vraiment absorbées, retenues, ni mûries.

Je lis peu aujourd’hui, me cantonnant souvent à des journaux intimes, des notes, des propos fragmentaires.

L’idée que l’écriture puisse émerger, s’ériger presque seule, me plaît.


J’apprécie, à petite dose -souvent juste quelques pages- Proust, Colette, Ponge, Gracq, mais aussi des auteurs qui pratiquent l’écriture économe, elliptique, sèche ; qui parviennent à une épure, une véritable ascèse de la langue. Une expérience de l’instantanéité, de la discontinuité, de la rupture, de l’incomplétude. Tout ce dont je suis incapable, et qui me résiste : Sarraute dans « Enfance », Sylvia Plath, Annie Ernaux, Anne-Marie Albiach, Michel Deguy, Danielle Collobert, Hubert Lucot (« Je vais, je vis »).

Il y a quelque chose de difficile et d’injuste à ne citer que ceux-là, à taire le nom de tant d’autres qui ne me viennent pas à l’esprit au moment où je formule les réponses à cet entretien.


2. Le genre “récits” vous convient-il ? Certains considèrent que vous êtes poète …

Le terme « récit » implique pour moi une trame, un cheminement, un début et une fin. Ce n’est jamais sur ce mode que je procède. Je ne sais absolument pas où je vais lorsque je commence un texte. L’accroche qui impulse l’écriture est minimale, une secousse, un petit craquement, une obsession qui me travaille, me laisse « intranquille ». Je me lance, et parfois piétine : le texte intitulé « Rencontre au cœur de l’absence », qui figure dans mon dernier recueil, me paraît représentatif de cette façon de creuser un malaise sans pouvoir véritablement avancer, ni le dépasser. Une sorte de contorsion obstinée et malhabile, d’entêtement dans la quête.

Une écriture qui s’enfonce, décompose, recompose, à l’encontre de la dynamique et de l’organisation inhérentes au récit. La chose demeure inachevée, et surtout, en état de possible et perpétuelle reprise.

C’est un matériau ouvert, composite, plus souple qu’un récit, fondé à la fois sur ce qui survient, sur ce qui est survenu ; sur ce que je convoque, sur ce qui surgit par effraction.

Je ne me reconnais pas davantage dans une écriture poétique, qui assoirait selon moi la nécessaire prééminence d’une recherche de mise en forme relativement concertée. Il faudrait que je m’attache au choix des mots, à leur place, à la prosodie, à l’effet, pour créer la surprise, le choc. Faire comme si c’était le fruit d’un hasard heureux. Tout un casse-tête, alors que j’écris de façon linéaire, « volubile ». Les phrases s’enchaînent et se prolongent, d’autant plus que le fond fait monter une matière rebutante, encore compacte et nouée, ou atomisée.


3. Tout tourne autour du corps dans vos livres. Est-ce le centre inépuisable de votre inspiration ?

Le terme « inspiration » n’orchestre pas véritablement ma démarche. Il y en a qui ont la chance d’être inspirés. Moi pas, je m’immerge dans l’introspection, je m’y débats ensuite comme je le peux.

Mais vous avez raison, c’est souvent le corps qui m’alerte, qui révèle un dysfonctionnement, une vulnérabilité particulière à quelque chose que je ne sais pas vraiment identifier ni nommer.

C’est le corps qui dit ce qui n’a pas été digéré, ce qui sera vraisemblablement toujours indigeste. A partir de là -la migraine, la nausée, le mal de ventre, la  respiration entravée- je commence à chercher, à autopsier.

Le corps a partie liée avec le mal.

J’ai beaucoup plus de difficultés à vivre dans et par le corps les accomplissements jouissifs, les expériences positives, les émotions heureuses.

4. Ecrire, une libération ?

Peut-être pas une libération, mais un acte de déposition. Un constat dressé, une situation rendue perceptible et visible à un moment donné. Une objectivation de la traversée, par le biais de l’empreinte, de la trace.

Une mise à distance et parfois même une mise en scène du malaise, qui me décollent du réel, du vécu. En écrivant, je regarde, mesure l’impact, la résonance intérieure.

Une part de mon histoire se livre, s’édifie contre ce qui en a été dit, exhume ce qui en a été occulté. Je me sens alors allégée : les déterminismes, les impossibilités tombent, lorsque je cesse de les ignorer, de les taire. Je pose autrement les contours de mon identité, cède à l’impudeur, réussis à m’exposer.

C’est une reprise en main, une réappropriation de mon propre destin, et en cela, c’est une libération.

Par contre, ce n’est pas parce que je parviens à avouer, à dire, à élucider, que je résous. La souffrance ou l’insatisfaction génèrent mon besoin d’écrire, l’irriguent en continu. La libération de l’avant bute sur un présent encore captif de son opacité. Je n’ai pas trouvé le moyen d’accoucher seule de la forme miraculeuse qui pourrait combler mes manques, se couler dans mes creux. Il n’y a pas d’auto-thérapie


EXTRAITS

À l’opposé, ma vie, considérée toujours à rebours ; mal enracinée, fragilisée par des assauts qui déteignent encore ;

mangée par la poussée cuisante du reproche, du remords. Boutures, greffes qui ont mal pris, charnières grippées.

Tant de ratures, de brouillons inutiles ; tant de mutations fourvoyées, de strates mal décantées. Ce poids qu’il faut tirer, sans jamais en être libérée.

La charge qui ne fait que croître, avec de moins en moins de forces pour la haler, de plus en plus de risques de caler, de m’enliser.

°°°

Les amours adolescentes, je les entends, chuchotant une alliance secrète avec la terre, le sable, les talus herbeux.

Je n’ai que cette envie-là, les rendre à l’insularité, l’étrangeté, l’insolence désaffectée des chemins de traverse.

Je les façonne, les invoque, comme une émanation de moi, qui se perpétuerait seule.

Images qui forment et portent aujourd’hui encore ce que je n’ai pas vécu, pour oublier l’écorchure des amours tues.

clip_image001

Fiche Technique

ISBN 978-2-37428-027-1

Date de sortie : 30/04/2019

Genre : récits         Prix : 17 €

Format : 14,5cm/21cm    122 pages


Les commentaires sont fermés.

Your server is running PHP version 4.4.9 but WordPress 4.0 requires at least 5.2.4.