DEBRIS DE TUER (RWANDA, 1994)


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de Matthieu Gosztola

Editeur : Atelier de l’Agneau

Matthieu Gosztola tâche dans ce recueil de rendre compte de l’inexprimable : les cris et les silences des victimes Tutsis du génocide rwandais ayant eu lieu en 1994.

Mais peut-on écrire un recueil de poèmes sur un sujet à ce point horrifique ? On songe en effet à la parole d’Adorno comme quoi il n’est pas permis d’écrire des poèmes après Auschwitz.

Ce livre est risqué, ce qui revient à dire qu’il est intéressant : la poésie ne dort pas sur ses deux oreilles.

Et d’abord, risqué parce qu’imprévu. Matthieu Gosztola est né en 1981 : un auteur soucieux de faire carrière creuse d’ordinaire la veine qui l’a fait connaître. Les précédents livres développaient plutôt un intimisme familial et amoureux, même si le dernier (Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin, éd. de l’Atlantique, 2008) ébauchait une sortie de soi, ou une forme de projection, de passages par d’autres figures. Mais dans Débris de tuer, c’est le génocide rwandais qui fait l’objet du livre. Donc plus rien là de personnel, semble-t-il. Dans sa judicieuse préface, Bernard Pignaro note : « En 1994, Matthieu Gosztola était un enfant. Rien dans son destin personnel ne le prédisposait à étudier cette page particulièrement atroce de l’histoire du monde. » Rien ne laissait donc attendre ce livre, très loin de l’ « étroite peau » d’un jeune poète français d’aujourd’hui.

Mais comment écrire sur un génocide ? On pense à la célèbre phrase d’Adorno affirmant l’impossibilité de la poésie après Auschwitz…

D’abord, en s’absentant : le poète laisse toute la place aux faits et aux victimes. On songe à Holocauste de Reznikoff et aux objectivistes américains. Ici, la technique du cut-up semble utilisée, mais pas de la façon volontairement plate, neutre, froide, des objectivistes. Aucun pathos dans le livre de Gosztola, mais il y a du relief, de la rugosité de langue, à commencer par les emprunts fréquents au rwandais, et l’alternance entre les faits, rapportés à la troisième personne, et les témoignages (on, je, nous), toujours très courts, morcelés.

Autre façon d’avoir une prise de langue sur l’événement terrible : la composition. Chaque page est présentée comme autonome, avec indication de date et de lieu : « Rubavu, 6 Mai 1994 », par exemple. Mais la suite chronologique des pages constitue comme une approche particulière d’un « récit ». De même, le livre est clairement construit sur deux périodes : la première partie (pages 9 à 51) couvre la période du génocide lui-même (7 avril 1994 - 30 juin 1994), alors que la seconde partie (pages 53 à 89) s’étend du 26 juin 1995 au 12 avril 2010 et nous fait donc entrer dans le temps de la mémoire et des conséquences longues du traumatisme. Cette structure très forte du livre, même si elle ne saurait être confondue avec celle d’un récit, équilibre une force égale de dispersion, d’émiettement, une sorte d’affolement du texte en particules qui sont plus en résonance qu’en lien.

L’extrême diversité des dispositifs d’écriture employés participe à cette impression double de maîtrise (presque savante, ciselée dans le détail) et de perte de contrôle global. Gosztola alterne une multiplicité de techniques : vers libre centré, vers libre avec justification à gauche, vers libre avec justification à droite et à gauche créant un vide mobile au centre, passage de l’italique au romain, changement de corps de caractère, parenthèses doubles voire triples, schémas, suite de points, éclatement du mot par séparation des lettres qui le composent, ou inversement soudure de plusieurs mots… Ces ruptures constantes perturbent la lecture en même temps qu’elles créent un sentiment de vertige face à ce qui a lieu dans la première partie, ou a eu lieu, dans la seconde.

Il est difficile de dire d’un tel livre qu’il est « réussi », mais c’est une remarquable tentative pour aller poétiquement contre l’inhumain, sans concession aucune au voyeurisme morbide ou au goût pervers pour l’horreur. 

REVUE DE PRESSE :

Le Magazine des livres n° 24 (mai / juin 2010, p. 75), sous la plume de Gwen Garnier-Duguy, explique le projet de Matthieu Gosztola :

“L’action poétique de Matthieu Gosztola en son livre Débris de tuer est incontestable. Comment oser un poème de 90 pages sur un sujet aussi inconcevable que le génocide du Rwanda ? Sujet inconcevable car le Rwanda, justement, n’est pas un sujet. C’est un génocide, une série abominable de massacres, de tortures, d’ignominies humaines, une barbarie vécue par les Tutsi et les Hutu. Or, une barbarie, on la subit ou on la fait subir. On la vit. Mais on ne la prend pas pour sujet de contemplation extérieur.

Plus de 15 ans après le dernier grand génocide de l’épouvantable XXème siècle, Matthieu Gosztola, hanté par la souffrance issue des images et des récits de l’époque, a osé, non pas s’approprier littérairement cette épouvante historique, mais concevoir l’inconcevable souffrance devenue, à ce stade, ontologique. La travailler au corps. Et comme le corps du poète est constitué du Verbe et que ce que l’on fait au Verbe, c’est à notre propre corps que nous le faisons, Matthieu Gosztola a légitimement ressenti dans la chair du langage les mutilations infligées à coups de machettes à ces africains de l’Est saignés jusqu’au martyr.

A la suite d’un Paul Celan reconstruisant une langue en dedans même du génocide des juifs et y cherchant la voie d’un chant praticable, à la suite d’un Michel Host épouvanté par la déflagration d’Hiroshima et s’évertuant à dire ce que l’esprit ne peut décemment concevoir, Matthieu Gosztola déplie sous nos yeux décillés la carte d’un Verbe violemment démembré, y cherchant les traces d’un vivier humain de l’au-delà de la souffrance, d’un chant donnant accès à la compréhension. Le titre suffit à asseoir le projet de Gosztola : Débris de tuer. La déstructuration grammaticale alliée aux choix des mots débris et tuer dit clairement la seule volonté de ne pas se dérober devant le spectacle horrifique mais simplement de cartographier mentalement les décombres de chair et d’os afin de clarifier la conscience.

Gosztola poète agit ici comme Isis parti à la recherche des membres dispersés de son époux fraternel Osiris. Aux quatre coins du monde, la déesse quête les morceaux d’un corps disséminé afin de lui rendre sa divine unité. Le corps du Rwanda fut, aux portes du XXI ème siècle, celui de l’humain tout entier, présageant de mutilations futures dont le poète n’a que trop conscience, et se prolongeant au corps physique de la Terre elle-même. Mais le dieu, ici, se nomme horreur, et c’est bien lui qu’il faut tacher de balbutier intelligiblement pour accepter de croire pleinement ce que nous savons parfaitement sur le fond lamentable de l’homme.

Gosztola, debout au milieu du charnier verbal, entend les saignements intérieurs qui montent depuis la terre rwandaise jusqu’à l’homme tout entier, il recueille dans sa bouche le souffle de l’agonie, faisant ainsi de sa gorge un passeur ; il incorpore à sa voix silencieuse la somme des derniers souffles expirés pour la génération d’une sémantique par delà le désastre.”

http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/23262

POUR APPROFONDIR LE SUJET :

Voir une introduction à ce livre proposée par Matthieu Gosztola sur Poezibao

http://www.paperblog.fr/3228399/debris-de-tuer-de-matthieu-gosztola-par-antoine-emaz/

Mais peut-on écrire un recueil de poèmes sur un sujet à ce point horrifique ?

A cette question, Matthieu Gosztola répond sur le site de Florence Trocmé Poezibao :

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/03/ecrire-un-recueil-de-po%C3%A8mes-%C3%A0-propos-dun-g%C3%A9nocide-cela-atil-un-sens-par-matthieu-gosztola.html

Le travail de Matthieu Gosztola est salué par Antoine Emaz sur ce même site : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/05/d%C3%A9bris-de-tuer-de-matthieu-gosztola-par-antoine-emaz.html

Broché: 94 pages

Editeur : Atelier de l’Agneau (12 mars 2010)

Langue : Français

ISBN-10: 2930440244

ISBN-13: 978-2930440248

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