NECROPOLIS 1209,


necropolis

de Santiago Gamboa    

Traduit de l’espagnol par François Gaudry

Métailié

 

Au sortir d’une longue maladie, un écrivain est invité à un congrès de biographes à Jérusalem, métaphore d’une ville assiégée par la guerre et sur le point de succomber.

Comme dans un moderne Decameron, les vies extraordinaires des participants laissent perplexe le héros de ce tour de force littéraire et stylistique.

 

Parmi les participants de ce congrès, on croise le libraire bibliophile Edgar Miret Supervielle, l’actrice italienne de cinéma porno Sabina Vedovelli, l’entrepreneur colombien Moises Kaplan et surtout José Maturana, ex-pasteur évangélique, ex-forçat, ex-drogué, qui dans la langue puissante des rues les plus sordides raconte l’itinéraire de son sauveur, le charismatique Messie latino de Miami.

Mais quelque temps après sa communication, José Maturana est retrouvé mort dans sa chambre. Tout semble indiquer un suicide, mais des doutes surgissent : qui était-il vraiment ?

Ce roman débordant d’énergie explore les différentes versions d’une même histoire, qui varie sans cesse et nous incite à écouter, souvent avec stupéfaction, les récits surprenants des autres protagonistes de cette histoire qui veulent témoigner avant la fin du monde.

 

C’est l’histoire d’une histoire, d’une multitude d’histoires, qui n’auraient jamais pu se rencontrer, sans que ne soit organisée une manifestation à Jérusalem, portant sur la mémoire. Le Congrès International des Biographes et de la Mémoire allait, pour sept jours, réunir des personnes aux parcours insolites, sous le regard d’un jeune romancier sortant de convalescence et résidant italien. Et originaire de la Colombie.

C’est l’histoire de la mort d’un révérend venu d’un autre monde, peut-être jamais né, mais éduqué, dressé, façonné par la rue, l’héroïne et la violence. Que le révérend Walter de La Salle sauva de la fange pour le tirer vers l’évangélisation. Un révérend qui raconte abruptement son chemin de croix, avant et après l’annonce de son salut. Sa langue est imagée, forte, teintée du vocabulaire d’un chico fils des Caraïbes. Mais aussi, surtout, exaltée par son propre récit, enthousiasmée de ce qu’elle établit, fige dans l’esprit possédé de son auditoire, toute une existence. Elle se nourrit d’elle-même.

Deux narrations, celle calme et craintive d’un écrivain, celle envolée, lucide, faite d’un argot si exotique et enthousiaste du révérend José Marturana, introduisent ce Congrès, qui vit et souffle au rythme des bombardements. Oh, bien d’autres intervenants apporteront leur contribution, à la mémoire, au souvenir. Cette actrice porno qui croit en un art cinématographique du secteur. L’immigré israélien qui a tenu tête à la junte paramilitaire en Colombie. Et dont le récit porte sur un garagiste qui refusa d’acheter une jeep volée. Ce qui lui coûtera bien des tourments, et une vengeance d’une ampleur terrifiante.

Des voix, qui se suivent, toutes soutenues par le récit de José, qui se tranchera les veines, et mourra, peu après son intervention. En somme, parler, raconter son histoire, une histoire, si elle est bien racontée, la rend vraie, non ? Et accroche à l’esprit l’image d’un homme, d’une femme, d’une vie.

 

Faut-il aborder plutôt la chronologie bouleversée des premiers chapitres, où les temps se chevauchent comme les existences ? Mais paradoxe : impossible de raconter simultanément deux existences, bien que nous passions notre temps à les vivre côte à côte. Doit-on évoquer l’histoire d’amour folle entre la journaliste islandaise et le médecin israélien, marié ? Celle qui précipite toute une vie, et révèle combien le paradis ne préexiste nulle part, qu’il n’est que l’œuvre de choix, de décisions ?

Peut-être l’enquête que notre narrateur-écrivain mène autour de la mort de José Marturana devrait focaliser l’attention. Après tout, comment mieux parler de la mémoire qu’en retraçant la vie d’un mort tout frais ? En cherchant dans la jeunesse, en se tournant vers Momo qui travaille pour l’hôtel accueillant le Congrès. Et se fait surprendre avec la tête sous la robe de son amie, également employée de l’hôtel, dans l’une des chambres qu’elle nettoyait.

Et quid de cette maudite chambre 1209 ? Hein ? Nécropolis 1209 est simplement un magnifique roman polyphonique, d’où certaines voix s’évadent plus que d’autres, et superbement rendu par le travail de traduction de François Gaudry. Fresque moderne, brossant le portrait d’un monde sous perfusion, et qu’il faudrait vraisemblablement débrancher, il donne la parole à des témoins de l’inhumanité, cette si humaine dépravation.

On s’abîme, on s’extasie, on rit et l’on regarde ces semblables s’ébattre dans leur existence, si improbable, et pourtant si forte, qu’elle marque au fer rouge. Quelques heures avant la fin du monde, quand elle vient, qui n’aimerait pas savoir qu’il exista pourtant d’autres hommes sur cette Terre ?

 

Santiago Gamboa :

 

Ce roman a reçu à l’unanimité du jury le Premier Prix La Otra Orilla, décerné à Bogotá en 2009.

Né en Colombie en 1966, Santiago Gamboa a étudié la littérature à l’université de Bogotá jusqu’en 1985, puis la philologie hispanique à Madrid. Il est l’auteur d’une thèse de doctorat à la Sorbonne sur la littérature cubaine. Journaliste au service de langue espagnole de RFI, correspondant du quotidien El Tiempo de Bogotá à Paris, Santiago Gamboa est actuellement attaché culturel de la Colombie à l’UNESCO.

 

Revue de Presse :

10 septembre 2010, par Hecate

dans LITTERATURE, MAGAZINE DES LIVRES

« Un écrivain invité à un Congrès à Jérusalem pour y participer, avec d’autres invités, à divers débats et autres tables rondes, sur le thème de la biographie. Rien de très surprenant. Sauf que l’écrivain en question, colombien, habitant de l’éternelle Rome, sortant d’une longue maladie, n’est pas biographe. Malgré tout, par curiosité, par désir de se sortir définitivement enfin de l’étrange période de latence qui accompagne tout convalescent, notre écrivain décide de rejoindre les invités à Jérusalem, autre cité éternelle, soumise aux feux d’une guerre millénaire. Avec la liste des invités obligeamment fournie par les organisateurs du Congrès, commence un voyage qui mènera notre écrivain sur des rivages qu’il est loin d’imaginer. Le roman d’une étrange aventure dans lequel Gamboa mêle aussi allègrement les genres que les personnalités.

Un antiquaire hongrois spécialiste de la marqueterie du XVIIè siècle, un bibliophile français spécialiste des textes religieux juifs venu raconté l’étrange amitié de deux amateurs de jeux d’échec et actrice de porno sud américaine venue exposer le récit de sa vie et de son succès, mais également sa conception d’une pornographie révolutionnaire, et enfin un mystérieux ex-pasteur évangélique, venu révéler les dessous de la création d’une église évangélique sous le signe vert du divin dollar. Autant de personnalités complexes rassemblés dans l’hôtel le plus célèbre de Jérusalem, l’hôtel du Roi David, siège du pouvoir anglais, détruit par les hommes d’un futur premier ministre de l’état hébreu encore en gestation, Menahem Begin.

Gamboa s’amuse avec la description très précise de la valise littéraire d’un écrivain et la rencontre incongru, à bord de l’avion qui l’emmène vers « sa » terre promise, avec un rabbin intégriste, au verbe aussi gras que son corps. Il joue également avec ses personnages en les rassemblant dans un hotel mythique, alors même que le pays est en guerre, et que missiles et bombes s’abattent autour d’eux. La confrontation des récits raconte le poids mortifère des dogmes, le prix de l’amitié, la place prépondérante du sexe, le tout épicé d’un relent de mystère avec le suicide? de l’ex-pasteur, après qu’il eut raconté sa tragique expérience au sein d’une secte évangélique. Les idées se confrontent, les corps aussi. La proximité du danger, de la guerre, de la mort, réveille les corps autant que les charmes très exposés de la diva du porno.

Il y a aussi une dimension labyrinthique, les personnages paraissant liés les uns aux autres par des fils invisibles, comme pour affirmer que le hasard n’existe jamais vraiment et que nous sommes bien souvent les marionnettes plus ou moins soumises d’un destin farceur. Une arche de personnages et de destinées jetée sans pilote sur les eaux bouillonnantes d’une époque de rupture où les choses les réelles, les plus assurées se dissolvent dans les poussières soulevées par les décharges de haine humaine. »

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