CONFERENCE SUR L’AFGHANISTAN: COMBIEN COUTE LA LOYAUTE DES TALIBANS ?


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Par Andreï Fediachine, RIA Novosti

 

La conférence sur l’Afghanistan qui se tient le 28 janvier à Londres devrait s’efforcer de déterminer les voies, les méthodes, les moyens et, c’est là l’essentiel, les fonds nécessaires pour assurer la sécurité et une vie pacifique et civilisée en Afghanistan, mais aussi l’intégration des talibans dans cette vie pacifique.

 

Les deux objectifs sont extrêmement complexes et aussi peu réalistes l’un que l’autre. Il sera impossible d’atteindre le premier sans la participation des talibans qui sont dans leur majorité des Pachtounes, ethnie représentant 45% de la population de l’Afghanistan. Quant au deuxième objectif, avec la stratégie actuelle des États-Unis et le gouvernement d’Hamid Karzaï, il s’avère plus difficile à atteindre que de déclencher une nouvelle guerre afghane.

 

La conférence s’est ouverte dans un contexte préoccupant et dont l’issue est aisément prévisible. Il a d’abord été annoncé que les élections législatives en Afghanistan seraient reportées de mai à septembre : après l’élection entièrement truquée du président Hamid Karzai qui s’est déroulée l’année dernière, le “vote” parlementaire réduirait en poussière les restes de son “prestige”. Le mot “prestige” est un peu fort puisque ce dernier ne dépasse pas les quartiers gouvernementaux de Kaboul. Bref, l’ONU a “gelé” un versement à Kaboul (au cabinet Karzaï) de plus de 50 millions de dollars pour les élections.

A ce grand forum, la proposition du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov est la plus judicieuse et réelle qui soit. Moscou se propose de reconstruire tous les ouvrages industriels et économiques qu’il y avait jadis construits en Afghanistan. Le financement devrait être assumé par l’Occident, dans la mesure où ces ouvrages ont été détruits par des armes livrées par l’Occident aux talibans.

 

En fait, il est facile de faire des prévisions sur ce genre de conférences. Celles-ci commencent par des banquets comme celui de la soirée du 27 janvier donné par le prince Charles, continuent par des discours, atteignent le niveau d’un communiqué et finissent par l’enterrement du problème jusqu’à la crise suivante.

Le lieu de la conférence sur l’Afghanistan à laquelle participent 77 États et à laquelle ont été invités tous les 43 participants à la campagne militaire afghane et tous les voisins de l’Afghanistan (notre pays y est représenté par Sergueï Lavrov) devrait contribuer à son succès. Qu’on le veuille ou non, Lancaster House de Londres (aujourd’hui, la maison des réceptions et des conférences internationales relevant du Foreign Office) a tout de même vu toutes sortes de règlements de conflits. Parmi les plus importants, on peut citer la signature des textes sur l’indépendance du Nigéria, du Zimbabwe (Rhodésie) et du Kenya.

 

En ce qui concerne l’Afghanistan, les participants pourraient profiter de l’expérience des Britanniques. Entre le milieu du XIXème siècle et le début du XXème siècle, les Britanniques avaient mené trois guerres en Afghanistan. Dans deux d’entre elles, ils avaient battu les Afghans et auraient pu rester dans le pays s’ils ne s’étaient pas rendus compte à temps de l’évidence : vaincre les tribus afghanes dans des guerres et les contrôler, ce sont deux choses différentes. Ils s’étaient par conséquent retirés d’Afghanistan qui accéda à l’indépendance en 1919.

On perçoit la volonté de la conférence de faire une “nouvelle lecture” de l’expérience britannique. Il y est proposé de rayer de la “liste noire” de l’ONU les noms de certaines personnalités afghanes ayant fait partie des talibans ou s’étant opposées activement au régime. Évidemment, cette proposition vise à les amener à participer aux négociations sur le règlement du conflit et à associer d’autres chefs de talibans à la réconciliation. La liste avait été dressée par l’ONU en 2001, aussitôt après les attentats de New York, et les personnes qui y figurent sont considérées comme liées à Al Qaïda et aux talibans, proclamés hors la loi et leurs comptes en banques étrangères bloqués.

Certes, personne n’avait l’intention de rayer de la liste les fieffés terroristes d’Al Qaïda, mais sa révision pourrait être effectivement salutaire : pardonner les erreurs signifie inviter aux pourparlers et stimule les autres.

 

Tout irait fort bien si tous les “pardonnés” ne s’étaient pas réconciliés depuis longtemps avec le régime actuel de Kaboul et s’ils ne coopéraient pas depuis longtemps avec le gouvernement. L’ancien ministre taliban des Affaires étrangères Wakil Mutavaki est revenu et vit tranquillement à Kaboul depuis déjà quatre ans. L’ancien vice-ministre de la Planification Moussa Hotak est membre du parlement et président du comité de sécurité depuis 2007. L’ex-ministre de la protection des frontières Abdul Hakim a rompu avec les talibans il y a trois ans et assume aujourd’hui les fonctions de gouverneur de la province d’Oruzgan.

 

Voici en quoi consiste le plan de réintégration des talibans dans la vie de l’Afghanistan proposé lors de la conférence : aide financière pour le recyclage des talibans passés du côté des autorités légales, installation et octroi d’un travail. Tout cela n’est qu’un euphémisme pour le mot “achat” (des talibans, naturellement). Lorsqu’il s’agit d’argent, l’Orient cesse d’être une “affaire délicate” et devient mercantile. Malgré toutes les affirmations, il y est plus facile d’acheter la loyauté que de l’imposer. Mais pour combien de temps ?

Qui plus est, le “coût” de la loyauté des anciens talibans est évalué à 500 millions de dollars seulement qui seront versés au “Fonds d’intégration”. L’Oxfam britannique, l’une des plus grandes organisations mondiales de bienfaisance, a calculé que l’entretien d’un soldat américain en Afghanistan revient à un million de dollars par an. Sur l’ensemble des sept années d’occupation, 93 dollars seulement par habitant ont été accordés pour les besoins du développement économique de l’Afghanistan.

 

Faut-il en déduire que le règlement demande de l’argent et que Karzaï est le problème principal ? Mais peu nombreux sont ceux qui oseraient dire : « Sans Karzaï, l’Afghanistan serait tout de suite sur la voie de la guérison ». D’ailleurs, il n’y a toujours pas de solutions de “remplacement”. Le ministre britannique des Affaires étrangères David Miliband s’est exprimé dans le style du président Eisenhower (qui avait dit à propos du dictateur nicaraguayen Somosa: « C’est un salaud, mais un salaud à nous ») mais sans sa franchise : « L’alternative que nous aurions à ce projet très, très difficile (Karzaï et son cabinet) et sur laquelle nous travaillons est encore pire ».

D’ailleurs, personne n’est venu chercher cette alternative.

 

Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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