Crise alimentaire : la faute aux biocarburants ? Pas si sûr…


 Jean-Pascal Kpatindé

Les événements les plus récents l’ont fait oublier : la crise financière a été précédé d’une crise alimentaire. Là aussi, la flambée des denrées alimentaires aura surpris plus d’un observateur. Brutale, sauvage et implacable, elle a entraîné toute une série d’émeutes (dites de) la faim. Rapidement, la rumeur nous a trouvé un “ coupable ” tout désigné : les biocarburants. Facile. un peu trop peut-être…

Chronologiquement, quelque puisse être l’impact des carburants alimentaires (comme les appellent ceux de leurs adversaires leur daignant l’appellation bio) l’explication ne tient guère. En effet, comme nous l’a si bien rappelé la presse économique parisienne, si c’est bien « le 27 mars » que « le prix de la tonne de riz thaïe a bondi de 31% »1, la raison n’est en rien liée aux biocarburants, dans la mesure où c’est « la suspension par l’État indien de ses exportations de riz paddy »2 qui a causé le vent de panique à l’origine de la crise actuelle.

Cette décision faisait suite à des nouvelles peu engageantes et suffisant par elles-mêmes pour provoquer la crise qui a suivi. À commencer par la réduction drastique des exportations vietnamiennes. Toujours rien à voir avec les biocarburants, les responsables étant des inondations et des attaques d’insectes. Cette réduction, associé à des besoins massifs (de l’ordre de 500.000 tonnes) exprimés par les Philippines, a, automatiquement, déséquilibré les marchés de Bangkok et de Nouvelle-Dehli. La machine était lancée. Naturellement, « les financiers, en quête de gains rapides et de plus en plus présents sur ces marchés se sont engouffrés, amplifiant du même coup les déséquilibres »3

Là, en revanche, la faute au système financier mondialisé est patente, dans la mesure où les spéculateurs se détournent de plus en plus des produits financiers classiques. Mais, là encore, pas de rôle déterminant des biocarburants, mais plus la marque des subprimes.

Alors, la faute à qui ?

À pas de chance d’abord. En effet, rien ne présageait l’incident indien et son interprétation alarmiste à Bangkok, qui a brutalement entraîné une hausse de 31% de la tonne de riz sur le marché. Tonne de riz passant en quelques heures de 580 à 760 $US la tonne.

D’une manière générale, il importe de le préciser, le contexte n’était pas des plus favorables.

Comme l’a rapporté, le site African Manager, « Selon l’indice des prix All Rice de la FAO, les cours internationaux du riz ont bondi de quelque 20% depuis janvier 2008. à titre d’exemple, en mars 2008, le riz de haute qualité Thai 100% B était coté à 546 $US la tonne, soit 13% de plus qu’en février 2008 et 68% de plus qu’en mars 2007 »4.

De plus - et la thèse est également défendue par le président brésilien, Luiz Inaçio Lula da Silva - la demande suit le plus naturellement du monde la courbe d’une population mondiale sans cesse en augmentation et de plus en plus exigeante en matière d’alimentation. « Ne me dites pas que l’alimentation est actuellement chère à cause du biocarburant », a insisté, Lula dans un discours à Brasilia. « L’alimentation est chère parce que le monde n’est pas préparé pour que des millions de Chinois, des millions d’Indiens, des millions d’Africains, des millions de Brésiliens et des millions de Latino-Américains fassent trois repas par jour »5.

Ce que n’a pas manqué de relever, à sa manière, le directeur général du Syndicat de la Rizerie française, Guy Coudert : « La population augmente de 60 à 70 millions d’hommes par an, dont la moitié naissent en Chine ou en Inde. Il y a donc eu augmentation mécanique de la demande. De plus, avec la hausse du niveau de vie, les gens mangent plus. Si les Indiens augmentent leur ration journalière de 10 grammes de riz par personne et par jour, on arrive à 3,6 millions de tonnes supplémentaires. En Chine, la population mange plus de viande. Des tonnes de céréales, désormais utilisées pour nourrir le bétail, ne sont plus disponibles pour l’alimentation humaine. Résultat : la population s’est rabattue sur le riz. D’où, là encore, une hausse de la consommation »6.

 

On le voit, nous sommes assez loin de l’explication à clé unique des méchants biocarburants !

Ensuite, les pays victimes de ces nouvelles faillites alimentaires ont aussi à s’en prendre à eux-mêmes, car il ne suffit pas de pousser des cries d’orfraie pour se blanchir de toutes ses fautes. En fait, comme souvent en pareil cas, les crieurs et les donneurs de leçons sont assez mal placés pour nous jouer leur numéro de pleureuses.

Ainsi, le Pr. Philippe Chalmin (Université de Paris-Dauphine), de nous rappeler le rôle douteux joué par la Banque Mondiale vis-à-vis des pays aujourd’hui dans le besoin, dans la mesure ou « Sur ces conseils, les pays en développement ont préféré bénéficier de l’aide alimentaire et dépendre des grands pays exportateurs, plutôt que de s’engager dans une politique agricole. Et qui était le chantre de la Banque Mondiale à l’époque ? Joseph Stiglitz, aujourd’hui la coqueluche des altermondialistes »7.

Évidemment , si l’instance internationale a tout pour jouer le rôle du bad guy de ce scenario-catastrophe, il n’en reste pas moins que les pays qui ont suivi d’aussi pitoyables conseils ont aussi leur part de responsabilité dans la situation actuelle. On l’a vu, l’Argentine a su tenir tête aux oukases ce ces mêmes instances internationales et cela lui a plutôt réussi. Il en fut de même pour la Malaisie, lorsqu’elle était sous la houlette (sévère mais efficace) du Dr. Mahathir bin Mohammad, en délicatesse avec la Banque Mondiale et le FMI, dont il s’ingéniera tout au long de son passage aux affaires à ne suivre aucun des avis. Ce qui, là encore, a plutôt bien réussi à la Malaisie.

Il est, historiquement parlant, assez affligeant de constater que des régions entières d’Afrique du Nord, terres à blé alimentant l’ensemble de l’Empire Romain, font aujourd’hui partie des ces pays frappés de cette nouvelle forme de famine. Entre la gestion pseudo-révolutionnaire de certains dirigeants et les planifications douteuses dictées de l’étranger - feue l’Union Soviétique le disputant largement au FMI en termes d’incurie, à moins qu’il ne soit agi (pour les deux) de politiques d’épuisement délibérées destinées à assurer la meilleure mainmise économique possible sur leurs hommes liges - les pays émergents en général, et africains en particulier, auront géré, depuis des décennies, leur patrimoine agricole de la pire manière qui soit.

Où les spéculateurs pointent toujours leur nez…

Naturellement, les spéculations n’ont rien arrangé sur un marché se nourrissant de rumeurs les plus fantaisistes. Ainsi, à Varsovie - pas vraiment le marché le plus spéculatif au monde quant à la cote du riz - l’on trouvait encore des quidam affirmant pouvoir trouver du riz « en dessous de 600 $US la tonne », alors qu’il se négociait, en fait, à 150 $US de plus…

« Mais », estime le directeur général de Prim’Alternatives Investment, Xavier Le Blanc8, « la spéculation à laquelle on assiste aujourd’hui n’est pas la cause de la hausse. Elle en est la conséquence : les petits producteurs stockent leurs productions et attendent pour vendre que les prix montent encore plus. Mais on est loin de la grande spéculation financière internationale ».

La spéculation serait davantage une circonstance aggravante. Mais, guère plus.

Certes, il ne s’agit pas pour autant d’exonérer les biocarburants de leur part de responsabilité. Leur part, mais pas davantage.

En effet, comme l’a souligné au micro d’Europe-1 le directeur du FMI, le Français Dominique Strauss-Kahn, « Quand on fait du biofioul à partir de produits agricoles non alimentaires, ça va bien. Mais quand c’est à partir de produits alimentaires, il y a quand même un vrai problème moral qui se pose. Il faut faire la balance entre les deux objectifs que sont les problèmes environnementaux de la planète et “le fait que les gens vont mourir de faim »9.

Un avis que semble partager Jean-Marie Colombani, dans les colonnes du même magazine où il rappelle, à propos de la Banque mondiale, « qu’il n’est pas loin le temps où elle professait , à l’adresse de pays nord-africains ou africains notamment, qu’ils s’alimenteraient moins cher sur le marché américain plutôt qu’en produisant eux-mêmes : elle avait donc refusé de financer des projets de développement agricole »10.

La nature, sans pitié, se sera chargé du reste : « La sécheresse et les dérèglements climatiques (qui font que l’Australie ne peut plus exporter de céréales par exemples), une mauvaise gestion des stocks (qui fait que l’Union européenne a volontairement cessé d’en constituer, alors qu’ils étaient et auraient été bien utiles) et la très forte augmentation de la demande, liée aux progrès spectaculaires du niveau de vie des pays émergents, expliquent que les céréales seront durablement orientées à la hausse »11.

Évidemment, les investissements en matière de biocarburants n’ont rien arrangé. Mais notons, d’entrée, que la plupart de ces investissements n’ont pas encore été réalisés et que la conversion de terres proprement alimentaires en terres énergétiques, dirions-nous ne s’est pas encore accompli.

De plus, la crise actuelle a frappé le riz, une de rares productions agricoles à ne pas être concernée par la conversion énergétique ! D’accord, les consommateurs de maïs, blé et soja sont directement (et encore) affectés, mais leur grille ne recouvre que partiellement celle des grands consommateurs de riz. En Afrique, plus précisément, mais pas en Asie. Alors.

La PAC plus que les biocarburants

À ce stade du débat, il importe de s’intéresser aux avatars - pour ne pas dire aux errements - de la Politique Agricole Commune, la notoire PAC.

En effet, les directives imbéciles de l’Union Européenne sont certainement plus responsables de la situation actuelle que les biocarburants stricto sensu. À commencer par le fait que le glissement fatal de certains (gros) producteurs de blé vers les biocarburants est directement dû aux subventions massives promises par les apparatchiks bruxellois qui, ce faisant, ont contribué notablement à gonfler l’appel d’air qui a déstabilisé les marchés agricoles classiques. On notera que l’Égypte, l’un des pays les plus durement frappé par les récentes émeutes de la faim, est aussi l’un des quatre grands pays exportateurs de riz

De plus, il y a des années que le monde agricole dénonce les méfaits des jachères qui plombent les capacités de production de l’agriculture européenne.

Il est, à ce sujet, tristement comique de voir force apparatchiks de l’Euroland se gausser d’une économie cubaine réduite à consacrer sa production de langoustes à l’exportation, alors que leurs jachères ont eu le même effet sur des régions (agricoles) entières de l’Afrique.

Celles-ci passant (de gré mais souvent de force) à des productions destinées exclusivement à une Europe réduite à acheter ce qu’elle s’interdisait de produire. Meilleur exemple possible : la filière de la betterave sucrière - qui, il importe de le rappeler, avait vocation à être une culture biologique et non alimentaire - pour ainsi dire, condamnée à mort par Bruxelles, entraînant la surproduction de sucre de canne. Une production sucrière européenne abandonnée alors qu’elle se prêterait à merveille à la filière des biocarburants…

Et pour l’avenir ?

La situation devrait, toutefois, s’arranger. En effet, selon les premières prévisions de la FAO, courant 2008, « la production mondiale de riz devrait enregistrer une hausse de 1,8% »12. En clair, « une augmentation de 12 millions de tonnes sous réserve de conditions climatiques normales »13.

En Afrique notamment, les perspectives de la production de riz sont plus qu’encourageantes. La fermeté actuelle des prix devrait soutenir la production. On pronostique une hausse de 2%. Cette tendance intéresserait notamment l’Égypte, la Guinée, le Nigeria et la Sierra Leone.

Une raison à cela, moins cigales que fourmis (que leurs homologues de l’UE, soit dit en passant), les États africains, « préoccupés par leur dépendance des importations alimentaires », note la FAO, « consacrent davantage de ressources à la filière riz »14.

Cette bonne gouvernance africaine a été reconnu par Dominique Strauss-Kahn, lorsqu’il a souligné qu’ « Il faut donc arriver à augmenter la production agricole. Cela suppose plus de surface, cela suppose surtout de dire “ productivité ” et en Afrique il y a de très nombreux exemples qui montrent que c’est possible » comme au Malawi, qui a « plus que doublé sa production en deux ans en utilisant les bons fertilisants »15, a-t-il expliqué.

À noter également, que le Vietnam, devrait enrayer sa baisse de production. En effet, le pays « vise à exporter 36 millions de tonnes de riz en 2008 », a rapporté la presse économique locale « La région méridionale du Vietnam produit à elle seule 21,2 millions de tonnes de riz cette année »16. Le Vietnam « est en train d’améliorer les variétés de riz pour des domaines spécifiques dans sa région du Delta du Mékong (…). Le Delta du Mékong produira davantage de riz de haute qualité pour l’exportation »17.

Si l’avenir n’est peut-être pas aussi sombre que le pronostiquent certains, la prudence reste de mise. Surtout pour le continent africain.

L’on a vu, depuis quelques années, certains de ces pays, faire appel à la Chine pour leur fournir des entreprises dynamiques, à même de dynamiser le secteur agroalimentaire. Pourquoi pas ? Mais si ces entrepreneurs chinois ont parfaitement tenu la part de leur contrat leur demandant de développer des zones rizicoles prometteuses ; ce qui est à craindre pour l’avenir est que ces entreprises ne se tournent trop vers l’exportation, ce au détriment des marchés locaux.

C’est donc clairement aux autorités locales d’assurer leur rôle de régulateur. Pas toujours évident en raison des enjeux financiers…

Notes

1. Challenges, page 17, n°120 (18 avril 2008).

2. Ibidem.

3. Ibidem.

4. African Manager (14 mars 2008).

5. Xinhua (17 avril 2008).

6. Challenges, page 17, n°120 (18 avril 2008).

7. Ibidem.

8. Spécialisé dans les fonds sur les matières agricole.

9. Europe-1 (18 avril 2008).

10. Challenges, page 38, n°120 (18 avril 2008).

11. Ibidem.

12. African Manager (14 mars 2008).

13. Ibidem.

14. Ibidem.

15. Europe-1 (18 avril 2008).

16. Vietnam Economic Times (18 avril 2008)

17. Ibidem.

 

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