Caucase : Qui a intérêt à crier haro sur Israël ?


Petit retour en arrière sur la crise géorgienne

Caucase : Qui a intérêt à crier haro sur Israël ?

Steven M. Jacoby

 

Tel-Aviv n’a jamais caché ses intentions d’accroître sa position dans le secteur, hautement concurrentiel, des ventes d’armes. Ni d’avoir parmi sa clientèle des États en guerre quitte à ce qu’ils traînent des réputations sulfureuses. De là à en faire le vilain petit canard qui a poussé Tbilissi à sa via factis contre l’Ossétie, il y a un pas que nous ne franchirons pas : Tel-Aviv, sur ce dossier, a eu une position somme toute raisonnable, sachant se retirer à temps et mettre les choses au point avec Moscou.

 

À meilleure preuve, si la presse internationale a, en cette occasion, abondamment crié sur le baudet israélien, la Russie, elle, a reconnu le bien-fondé des arguments présentés par Tel-Aviv. Et le contentieux (plus exactement l’absence de contentieux) a vite été enterré par les deux capitales

 

Au fait, que reprochaient nos estimés confrères à la partie israélienne ? Tout et rien, à la fois.

 

Sur le fond, Tbilissi est effectivement un pays acheteur de matériels militaires et prestation annexes et connexes. Israéliennes. Notamment, mais pas seulement. Et après ? L’est-il plus que d’autre ? Pas vraiment, même si le ratio de ses dépenses militaires par rapport au nombre d’habitants - et la situation économique du pays, dont le partenaire commercial principal est la… Russie - peut sembler élevé. Mais cela n’est pas de la responsabilité du vendeur, Israël en l’occurrence.

 

On soulignera, en revanche, que les chiffres évoquant des contrats à hauteur de « milliards de dollars »  (sic) relevaient de l’affabulation et de la désinformation.

 

Le Jerusalem Post a bien confirmé qu’Israël a vendu « pour 300 à 500 millions de dollars »1 de matériel militaire, notant toutefois que ces ventes « avaient fortement diminué plusieurs mois avant l’attaque géorgienne »2 contre l’Ossétie.

 

Mieux, le quotidien, citant des sources du ministère de la Défense, indique que lorsque Tbilissi a commencé à formuler des « demandes excessives »3 de matériel militaire supplémentaire, quelques mois avant le début des hostilités, les Israéliens en ont conclu que la Géorgie et la Russie « allaient vers l’affrontement »4 et ont donc « mis fin aux contrats »5.

 

Le ministre israélien des Affaires étrangères, Tzipora “Tzipi” Livni, ayant même proposé au Premier ministre Ehud Olmert et à son collègue de la Défense, le général (CR) Ehud Barak, de geler les contrats de livraison d’armement en cours. Un élément confirmé à l’AFP par un haut responsable des Affaires étrangères qui a souligné qu’Israël a « tenu compte des demandes russes visant à limiter son aide militaire à la Géorgie ».

 

Que dire d’autre de l’aide militaire israélienne à la Géorgie ?

 

Des firmes privées israéliennes ont effectivement fourni assistance et conseil aux forces armée locales. Pas vraiment un cadeau : les noms les plus fréquemment cités étant ceux du général Israël Ziv et du lieutenant colonel Gal Hirsh, le premier ayant été “remercié” par l’institution militaire israélienne suite à ses faibles prestations face au Hezbollah, lors de la guerre de 2006 !

 

Plus intéressant, la posture raisonnable de Tel-Aviv en cette affaire est confirmée par la partie russe.

 

Ainsi, le chargé d’affaires russe à Tel-Aviv, Anatoli Yurkov, a indiqué au Post qu’Israël avait bien gelé « toutes »6 ses ventes d’armes à Tbilissi, le diplomate se disant, dès lors, satisfait du « profil bas »7 et de la « lecture équilibrée »8 des évènements faite par l’administration israélienne. Yurkov d’estimer même que le soutien israélien à la Géorgie était « moins important que celui des États-Unis et de la France »9. Tiens, tiens. Serait-ce que certains nous brandiraient (on ne prête qu’aux riches) l’épouvantail israélien que pour mieux nous cacher leur petit commerce…

 

L’on a également vu fleurir une autre accusation stigmatisant Tel-Aviv. Israël aurait signé un accord lui ouvrant les bases aériennes géorgiennes en vue d’une attaque contre… l’Iran !

 

Cette rumeur, pour attrayante qu’elle soit, doit être examinée avec la plus extrême circonspection. En effet :

 

1. Un simple regard sur une carte démontre que l’utilisation de ces bases ne résoudrait en rien le défi des distances séparant l’Heyl Ha’Avir10 de ses cibles iraniennes.

 

2. Atteindre l’Iran à partir de la Géorgie ne mettrait nullement l’Iran à portée directe des appareils israéliens. Cela signifierait, au mieux, les faire passer par (au choix) les espaces aériens turc, arménien ou azéri. Gênant lorsqu’on sait qu’aucun de ces pays n’est disposé à cautionner une attaque contre l’Iran voisin. De des pays, seule la Turquie dispose d’une armée de l’air à même d’assurer - techniquement parlant, rien ne garantit un tel soutien, qui plongerait alors Ankara dans une mouise diplomatique peu souhaitée par son establishment militaire - un appui à des appareils israéliens en difficulté.

 

3. Cet espace aérien est trop proche des dispositifs de veille et d’écoute russes. Trop risqué pour une opération de ce type. Les Israéliens tiennent à éviter toute tension avec Moscou sur ce dossier. La Russie est, en effet, un partenaire essentiel de Téhéran dans le développement de son nucléaire. À ce titre, rien ne doit être fait qui puisse pousser la Russie à accroître son aide à la République islamique d’Iran…

 

4. Les Israéliens ont une expertise avérée - leu raid sur Osirak, le site expérimental nucléaire irakien - leur permettant de tenter un raid sans emprunter le trajet géorgien.

 

4. Mais surtout Tel-Aviv aligne - en raison même de l’éloignement des cibles iraniennes - un nombre élevé d’appareils disposant de la rallonge nécessaire pour effectuer un aller-retour sans escale : 102 chasseurs-bombardiers F16I Soufa et de 25 F15I Ram. Largement de quoi faire cavalier seul.

 

Seul argument en faveur de Tbilissi, celui soulevé par Routier & Fauconnier dans leur rubrique Double Je : qui estiment que « La Turquie refusant toute implication, le point d’appui terrestre le plus proche se situerait en Géorgie »11. Un peu limite toutefois, car (voir plus haut), cela impliquerait alors un survol non-autorisé des cieux arménien et azéri, capitales qui n’ont que peu d’intérêt à se brouiller avec Téhéran. Ce alors, que repartir par le Golfe Persique, notamment pour des appareils ayant pris des mauvais coups, mettrait les équipages israéliens sous l’égide musclée des bâtiments américains croisant dans la région. Le Golfe Persique est, rappelons-le, sillonné en permanence par les navires de guerre de l’allié US (voire d’autres), parfaitement à même de conduire toute mission de secours (C-SAR, Resco) nécessaire si la nécessité s’en présentait.

 

D’où cette question, qui a raisonnablement intérêt à alimenter la thèse d’un soutien exagéré de Tel-Aviv à Tbilissi ? Washington, évidemment.

 

Le lièvre a été levé par nos confrère de l’Executive Intelligence Review, pour qui tout ce battage « vise également l’entente entre la Russie et Israël ».

 

Pourquoi ? Parce que « Quelques jours après le début de la crise géorgienne, on pouvait lire dans le Ha’aretz que lorsque les Israéliens ont constaté que le secrétaire à la Défense états-unien Robert Gates et la secrétaire d’État Condoleezza Rice étaient opposés à une action israélienne contre l’Iran, ils [les Israéliens] décidèrent de nouer de bonnes relations avec la Russie afin de résoudre le problème par voie diplomatique. Selon Ha’aretz, Israël a même suggéré aux États-Unis d’abandonner leur projet de bouclier anti-missile en Europe Centrale, suggestion rejetée par Washington ».

 

Donc, pour Washington : empêcher que Moscou et Tel-Aviv ne fassent pas trop “ami-ami” sur le dos du grand-jeu caucasien. À cela s’ajoute, côté américain, la nécessité de faire oublier ses propres livraisons d’armes et l’usage de missiles sol/sol Grad (prohibé par les conventions internationales) sur les populations civiles, et dont les réglages (complexes) de tir auraient été effectués par des conseillers US…

 

Par ailleurs, agiter le chiffon géorgien permet de faire oublier que s’il fallait à des appareils israéliens touchés se trouver des terrains de secours, les États-Unis disposent de bases aérienne dans les pays arabes environnants, à commencer par l’Irak. Bases aériennes où les Américains font à peu près tout ce qu’ils veulent. Le tout est que tout cela reste entre amis…

 

Notes

 

1. Jerusalem Post (11 août 2008).

2. Op. Cit.

3. Op. Cit.

4. Op. Cit.

5. Op. Cit.

6. Jerusalem Post (18 août 2008).

7. Op. Cit.

8. Op. Cit.

9. Yediot Aharonot (12 août 2008).

10. Armée de l’air israélienne.

11. Challenges n°135 (11 septembre 2008).

 

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