Foire d’empoigne autour des drones


Foire d’empoigne autour des drones

François Xavier Massa

 

Si, militairement, les drones – avions sans pilotes – semblent promis à un bel avenir, celui-ci ne de dessine cependant pas sans nuages, tant la compétition qui se déchaîne autour de ces engins s’avère de plus en plus acharnée. Retour sur un univers aussi “impitoyable” que celui dont nous parlait un feuilleton connu.

 

Cette lutte féroce doit beaucoup à la nouveauté, somme toute récente, de ce secteur d’activité.

Point non négligeable de cet “univers impitoyable” : son ouverture à, à peu près tous les acteurs possible.

 

Au fond, rien ne différencie vraiment un drone de ces drôles d’engins qui font le bonheur des aficionados de l’aéromodélisme, capable de vous faire voler des copies conformes d’avions déjà existant. En clair, entre un « drôle d’engin » et (le jeu de mot est trop facile pour que je m’en prive) des « drones d’engins », la barrière est tellement mince qu’on voit mal quel intervenant du secteurs aéronautique (institut de recherche, université, pays, etc…) pourra rester longtemps en dehors d’un marché aussi lucratif.

 

Drones : Un univers aussi varié que la guerre elle-même

 

Évidemment, il y a drones et drones.

 

Lorsque Dassault prend la tête du projet Neuron, qui appartient à la catégorie des UCAV, nous sommes  bien sûrs très éloignés de ce à quoi nous a habitué l’aéromodélisme. Là ,il s’agit d’appareils de combat, certes pilotés à distance, mais parfaitement à même d’effectuer des missions de reconnaissance et d’appui-sol dévolues ordinairement à des aéronefs classiques, type Jaguar, Mirage ou Gazelle HOT.

 

Stricto sensu, le drone – ou UAV (Unmanned Aerial Vehicle, en anglais) – reste, quelque que puisse être la formule choisie, un aéronef inhabité, piloté à distance, semi-autonome ou autonome, emportant une charge utile et capable d’effectuer des tâches spécifiques pendant une durée de vol variable en fonction de ses capacités.

 

En pratique, la famille des drones comprend cinq grandes catégories :

 

1.     Mini drones ou Micro Air Vehicule (MAV), qui s’apparentent plus à des modèles réduits.

2.     Drones tactiques, lents ou rapides, à voilure fixe ou tournante.

3.     Drones de Moyenne Altitude & Longue Endurance (MALE) permettant d’utiliser une charge utile de l’ordre de 100 kg.

4.     Drones stratégiques, ou drones de Haute Altitude & Longue Endurance (HALE).

5.     Drones de combat, ou UCAV.

 

Concrètement, le développement et la mise en service des catégories 1 et 2 est la portée de tout État au monde, la partie R&D (Recherche & Développement) peut être aisément assurée avec des moyens somme toute raisonnables.

 

Budgétairement parlant, les drones de catégories 1 et 2 représentent une alternative plus que prometteuse pour les pays dont le budget est limité, en raison même de leur faible coût : R&D, fabrication et mise en œuvre.

 

Évidemment, l’UCAV – la catégorie haute du drone – un engin de la classe des Mirage et Rafale, qu’il accompagnera dans des missions de pénétration au-dessus de pays disposant des dernières technologies en matière de défense antiaérienne, en est encore à ses balbutiements et ne concernera que les puissances grandes et moyennes…

 

Ce qui n’exclut pas, d’ores et déjà, une application immédiate du drone dans l’engagement armé.

Dans leur approche, les militaires américains en sont venus à la première application offensive du concept, avec leur RQ-1 Predator, capable de mener des opérations armées proprio motu. Le concept est assez simple. À ses dispositifs traditionnels de guidage et de navigation, a été ajoutée une charge offensive composée de deux missiles air/sol, type Hellfire, capable de traiter un objectif allant jusqu’au char de combat.

 

Une prédisposition très théorique d’ailleurs. Le drone armé restant un aéronef léger non-blindé et, par la-même, peu susceptible de survivre dans l’environnement hostile d’une division mécanisée et/ou blindée moderne ayant en propre ses systèmes de Défense antiaérienne.

 

À l’évidence, si le drone se trouve à portée d’engager son armement composé d’engins sol/air filoguidés, voire à guidage laser, il sera, de même, dans l’enveloppe de tir des véhicules blindés chargés de la protection anti-aéronefs de ses cibles potentielles. En revanche, dans un environnement de conflit de basse ou moyenne intensité – type Afghanistan ou Irak - où l’ennemi ne dispose même pas des équipement de repérage (et encore moins de Contre-mesure et de Défense antiaérienne) le drone armé type Predator a son avenir devant lui.

 

Quelques perspectives

 

Ainsi, si l’on reprend le scenario de l’engagement américain en Somalie, des RQ-1 Predator, et leurs dérivés futurs, auraient pu (dans une autre approche tactique, évidemment) tempérer, voire éviter, l’épisode dit de la “Chute du Faucon Noir” qui vit la perte de deux voilures tournantes BlackHawk et la fin morbide de leurs équipages.

 

En ce qui concerne les autres théâtres d’opération africains, des drones armés auraient eu leur rôle à jouer pour neutraliser les 4×4 armés (type Technicals en Somalie et leurs équivalents en Sierra Leone). Et, même en période non-conflictuelle, en surveillance des frontières, des trafics et flux migratoires, le drone offre un coût d’engagement largement plus supportable que l’hélicoptère ou même l’avion léger.

 

L’un des meilleurs exemples ce de type d’engin léger nous a été donné par l’Irak sous Saddam Hussein. Bagdad ayant présenté un engin de conception locale, afin de démentir des accusations américaines parlant d’un engin « dangereux capable de répandre des armes biologiques et chimiques ».

 

À New York, Ewen Buchanan, porte-parole de la Commission de contrôle, de vérification & d’inspection des Nations unies (COCOVINU), admettra, après que les inspecteurs aient examiné des photographies de l’appareil, qu’ « il pourrait s’agir du drone de 7,45 m d’envergure découvert par les inspecteurs récemment ». Des responsables de l’entreprise publique Ibn Firnas (Al-Taji, banlieue nord de Bagdad), expliquèrent qu’il s’agissait là d’un prototype conçu pour faire « de la reconnaissance, du brouillage radar et de la photographie arienne ».

 

On l’a vu le segment le plus “ouvert” reste celui ces mini-drones.

 

S’il devrait intéresser, à moyen terme les pays au budget Défense limité, pour l’instant, ce sont les “poids lourds” en matière de Défense qui y consacrent le plus d’énergie : Européens et Américains en tête.

 

Car, comme l’a écrit Jean-Marc Tanguy, in Air & Cosmos, « …les fantassins s’intéressent également aux mini-drones. Deux modèles sont pris en considération : le TMD-3 d’Alcore Technologies de Sagem et le Pointer d’AeroVironment proposé par CAC Systèmes, filiale d’EADS. L’expérimentation du Pointer, petit drone de 4,5 kg, a commencé à la rentrée 2001, avec une innovation, le système Lino (logiciel interface de navigation et d’observation) qui permet de préparer la mission et de recopier les données de la station sol sur une station PC militarisée. Cet ensemble de 26 kg autorise aussi l’enregistrement de la mission sur DVD et donc, de la “rejouer” par la suite… »1.

 

Mais, « avion piloté ou drone de combat : quel sera le vecteur armé des opérations aériennes de demain ? »

 

Beaucoup de questions et assez peu de certitudes

 

La question a été longuement posée, en France, par le Lieutenant-colonel Jean-Paul Mochin. Pas vraiment le premier venu en matière de guerre aérienne.

 

En effet, faisant partie de la 10ème promotion du Collège Interarmées de Défense, le Lieutenant-colonel Mochin est issu de la promotion 1988 de l’école militaire de l’Air. Pilote de chasse, il a servi de 1983 à 1999 sur Mirage F1C et Mirage 2000, totalisant 3.500 heures de vol. Homme de terrain, Mochin a pris part aux opérations de l’Armée de l’air au Tchad, en Irak et en ex-Yougoslavie.

 

Or, comme le résume cet officier : « Les avions de combat modernes permettent l’emploi gradué de la force, la présence de l’homme à leur bord en garantit l’emploi légitime. Demain, la technologie permettra de substituer les drones de combat aux avions pilotés pour la réalisation de missions dangereuses ou la pénétration d’espaces aériens non  “permissifs”. Quels sont les facteurs en faveur de l’acquisition des drones de combat ? Quelles sont les contraintes qui en résultent ? »2.

 

Comme il le rappelle fort justement « L’utilisation d’ “avions sans pilote ” n’est pas nouvelle puisque, dès la Seconde Guerre mondiale, des bombardiers B-17 modifiés en bombe volante permettaient de détruire des objectifs durcis. Joseph Kennedy, le frère de JFK [John F. Kennedy, Ndlr], trouva la mort dans l’un de ces appareils en 1944 quand une fréquence parasite déclencha l’explosion de la charge avant que l’équipage ait pu l’évacuer »3.

 

Un exemple qui « illustre par avance une des limites de fonctionnement de ce genre d’engin, sa vulnérabilité au brouillage électromagnétique »4. Comme quoi le drone, pour simple qu’il y paraisse n’est pas une discipline exacte ni même facile à maîtriser…

 

Plus tard, Israël sera le premier pays à avoir recours à des drones, notamment lors de la Guerre du Kippour (1973). « Le maintien de la capacité d’observation, obtenue grâce à des petits appareils programmés »5, rappelle Mochin, « était devenue cruciale, à l’heure où Tsahal avait perdu plus de 40% de ses avions de combat. Les batteries sol-air des pays arabes avaient eu raison d’une puissance aérienne axée exclusivement sur la capacité offensive »6.

 

Des efforts couronnés de succès

 

La tendance sera pleinement inversée en 1982, lors des combats au-dessus de la Bekaa. L’Heyl Ha’Avir (armée de l’air israélienne) ne perdra, officiellement, aucun appareil face à une chasse syrienne qui subira de lourdes pertes. Quant aux missiles sol/air, les drones israéliens iront les “provoquer”, poussant la DCA syrienne à activer ses radars de tir, devenus alors des cibles parfaites pour les missiles antiradars de type HARM. Le drone venait de gagner ses lettres de noblesse…En Europe, note le Lieutenant-colonel Mochin, « L’armée de terre française est considérée comme le précurseur européen de l’emploi des drones de reconnaissance. L’expérience qu’elle a acquise dans les Balkans sera sans aucun doute capitalisée lors de la mise en service du drone futur au sein des forces terrestres. Le conflit du Kosovo a fait basculer le drone du rôle de vecteur de reconnaissance à celui d’illuminateur offensif de cibles au sol. La plupart des grandes nations européennes se sont engagées dans un processus de modernisation de l’outil militaire en incluant dans leur arsenal des drones d’observation du champ de bataille »7.

 

Le drone a-t-il sa place dans des environnement moins “sophistiqués” que le conflit des Balkans, impliquant un adversaire fortement mécanisé et doté d’une DCA moderne ?

 

Assurément, le Lieutenant-colonel Mochin de nous rappeler qu’on a pu assister, « par deux fois, à l’engagement de missiles guidés par télévision sur des terroristes de l’organisation Al-Qaïda, à distance de sécurité, par des fonctionnaires de la CIA »8.

 

Il n’est donc pas exclu que dans un avenir assez proche, des drones, y compris  de combat, opèrent en Afrique. Compte tenu de la couverture-radar du continent et des limites de sa défense aérienne – Afrique du Sud exceptée – rien ne saurait gêner, à court terme, le déploiement de ce type d’engins, à commencer par des États africains eux-mêmes.

 

L’Avenir

 

Plus généralement, comme l’écrit encore le Lieutenant-colonel Mochin, l’avenir semble également assuré pour « …le concept d’avion, menant au combat une nuée de drones plus petits » tel qu’ « il a été annoncé en 1999, par M. Serge Dassault, à l’occasion du Salon Aéronautique du Bourget »9.

 

Dans cette optique « Dassault Aviation a commencé à travailler sur les projets de véhicules inhabités grâce à l’expérience acquise dans le domaine des aéronefs de combat. La logique de développement retenue a pour nom “logiduc” ; elle  regroupe  plusieurs programmes de drones baptisés, comme les hiboux qui peuplent la campagne française, en fonction de leur taille (…). Petit Duc est le démonstrateur miniature, Moyen Duc un drone de la taille d’un petit avion et Grand Duc sera l’aboutissement du programme. Ce sera sans doute un drone de combat de la taille d’un Mirage »10, précise le Lieutenant-colonel Mochin.

 

La raison même de l’engouement pour les drones est assez facile à comprendre.

 

« Le remplacement de l’avion par le drone de combat pour la réalisation de missions particulièrement dangereuses comme l’attaque de batteries antiaériennes ou la saturation d’une défense très dense est intéressant »11 souligne le Lieutenant-colonel Mochin.

 

L’avantage majeur du drone est qu’il permet (en partie) de concilier deux extrêmes. D’un côté : conduire des opérations militaires majeures et, de l’autre s’affranchir, tant que faire se peut, du coût humain de ces engagements.

 

« L’avantage du drone », nous rappelle le Lieutenant-colonel Mochin, « se trouve in fine dans sa qualité de produit consommable dans les situations extrêmes. Les évaluations du coût de possession global d’un drone de combat, effectuées a? ce jour, le placent environ au tiers du coût de possession d’un avion de la classe Rafale. De plus, des économies substantielles »12.

 

Et, tout à fait (à terme, de nature à motiver les états-majors africains. Une manière, aussi, de rompre avec la tragédie de ces enfants-soldats, “chair à canon” du « faible au fort » dans bien trop de conflits qu’a connu le continent.

 

Notes

 

1. Air & Cosmos n°1817 (9 novembre 2001).

2. Avion piloté ou Drone de combat : quel sera le vecteur armé des opérations aériennes de demain, Lieutenant-colonel Jean-Paul Mochin - www.college.interarmees.defense.gouv.fr .

3. Ibidem.

4. Ibidem.

5. Ibidem.

6. Ibidem.

7. Ibidem.

8. Ibidem.

9. Ibidem.

10. Ibidem.

11. Ibidem.

12. Ibidem.

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