Alexandrette


Alexandrette : le Munich de l’Orient, où quand la France capitulait

De Lucien Bitterlin

 

On ne présente plus Lucien Bitterlin, cet infatigable combattant de l’amitié entre le monde arabo-musulman et la France. Mais aujourd’hui c’est davantage de l’auteur que nous allons vous parler. Et plus précisément de son livre – Alexandrette : le Munich de l’Orient, où quand la France capitulait – encore une fois une somme incontournable consacré à un épisode oublié de l’Histoire de cet Orient compliqué dont parlait le général de Gaulle.

 

Sans plus attendre, il m’a semblé plus logique de vous citer directement la préface de l’auteur :

 

Le 30 avril 1979, au cours du premier entretien que m’accorda le président de la Syrie, Hafez el-Assad, il fut beaucoup question des relations de la France et de la nation arabe. Cette nation arabe, même avec des régimes différents, malgré des frontières qui la découpent et les conflits qui l’éprouvent, est une. Avec ses contradictions internes, son hétérogénéité, ses luttes de classes ancestrales, elle est globalement indivisible.

 

Or, elle n’a jamais réussi à former cet ensemble idéal à travers son Histoire parce qu’elle s’est toujours entre-déchirée, même sous l’oppression des envahisseurs. À peine libérée de l’emprise de l’Empire Ottoman, elle est retombée sous la coupe des puissances mandataires européennes dont elle a eu de grandes difficultés à se dégager.

 

« Il faudrait », disait le président syrien, « que les Français (mais à travers eux, c’était aux Occidentaux qu’il s’adressait) connaissent bien leurs responsabilités à l’égard du monde arabe. Nous parlons beaucoup des intérêts communs qui nous unissent ainsi que des relations que nous devons entretenir, et, ce, dans tous les domaines : politiques, diplomatiques, économiques, culturels. Et c’est bien ainsi. Mais il ne faudrait pas oublier que dans des temps relativement récents, nous avons été victimes de l’occupation avec tout cela signifie comme oppression dans le Machrek (Orient) arabe et tour particulièrement en Syrie. Je ne dis pas cela pour manifester de nouveaux ressentiments à l’égard des puissances mandataires, mais pour bien faire comprendre que, si nous avons dépassé ces sentiments d’amertume, ce passé a quand même marqué la nation arabe et y a laissé des traces.

 

« Aujourd’hui, nous sommes amenés à travailler ensemble, à coopérer dans le cadre des échanges qui servent nos intérêts respectifs et nous tenons à réaffirmer notre amitié avec la France dont nous apprécions la politique à l’égard de notre cause »[1].

 

L’une des traces laissées par la Grande-Bretagne, est bien sûr la Déclaration Balfour à l’origine de l’implantation en Palestine d’un Foyer National Juif, qui deviendra en 1948 l’État d’Israël.

 

Et pour la France, beaucoup l’ignorent, il s’agit de la cession du Sandjak d’Alexandrette à la Turquie en 1939. C’est du moins ce que j’en déduisis par la suite, car ni ce jour-là, ni à l’occasion d’autres rencontres, le président Hafez el-Assad ne me souffla mot du Sandjak.

 

Or, si la Palestine reste à la Une de l’actualité, le Sandjak d’Alexandrette est passé aux oubliettes. On n’en parle plus. C’est aujourd’hui un Vilayet, c’est-à-dire un département turc.

 

Comment en est-on arrivé là ? Comment la France, dans l’entre-deux-guerres, a-t-elle ainsi pu céder à la Turquie, une partie du territoire de la Syrie, dont elle était puissance mandataire désignée par la Société des Nations (SDN) ?

 

Vingt ans seulement s’étaient écoulés entre les deus plus grandes guerres mondiales de l’histoire de l’humanité. La terrible saignée – un million et demi de morts en France de 1914 à 1918 – avaient terriblement marqué les esprits de la population et de l’élite politique française. « Plus jamais ça » clamaient les pacifistes. La crise de 1929 et le chômage qui en fut une des plus graves conséquences, minaient le moral des Français, d’autant que les « grandes espérances » du Front Populaire de 1936 avaient été rapidement effacées par les nouvelles menaces que l’Allemagne nazie et son alliée l’Italie fasciste faisaient peser sur la France.

 

Pour éviter ce qu’ils estimaient le pire, une nouvelle guerre, les gouvernant de laIIIe République préfèreront obtenir d’Ankara un bon traité d’amitié et sa neutralité en cas de conflagration en Europe, en cédant à ses revendications pressantes sur le Sandjak d’Alexandrette, partie intégrante de la Syrie.

 

Ces gouvernants avaient déjà abdiqué devant Adolf Hitler lorsqu’il avait fait entrer ses troupes en Rhénanie en mars 1936 en violation du Pacte de Locarno, et en 1938 à Munich en le laissant occuper la Tchécoslovaquie. Du manque de courage et de clairvoyance qu’ils manifestèrent en abandonnant la République espagnole jusqu’au renoncement à tenir leurs engagements à l’égard de la Syrie et du Liban en ne ratifiant pas les traités qu’ils avaient signé avec eux, ou en reportant aux calendes grecques les Accords Blum-Violette sur l’Algérie qui amorçaient une timide ouverture vers « l’intégration », les gouvernements de ces années-là, de petites capitulations en petites capitulations, conduisirent la France, après une défaite militaire cuisante, à demander l’armistice à l’ennemi en juin 1940, puis à se soumettre au maréchal Pétain.

 

C’est de l’abandon du Sandjak d’Alexandrette et de ce que fut, durant vingt ans, le comportement d’une certaine élite politique aux commandes de la France, puissance coloniale et mandataire, dont il est fait état au fil de ce récit.

 

Même s’il ne s’agit que d’un détail de l’Histoire, aujourd’hui oublié par beaucoup, qui précéda la Deuxième Guerre Mondiale, il nous faudra bien, nous aussi, purifier un jours notre mémoire collective des erreurs, des fautes, voire plus, du temps où les hommes politiques français, soumis au régime des partis, ne grandissent guère la République et faisaient rarement honneur à la France (…).

 

© Alexandrette : le Munich de l’Orient, où quand la France capitulait, Lucien Bitterlin, Éd. Jean Picollec (4e trimestre 1999), 368 pages, 180 FFr.


(1)     [1]    Hafez el-Assad. Le Parcours d’un Combattant,Lucien Bitterlin, Éd. du Jaguar - 1996 - P. 8.

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